Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

Le risque de la vérité

Le risque de la vérité*

L’intellectuel est celui qui se risque lui-même, non pas de manière indifférente, mais pour la vérité. L’engagement de l’intellectuel est d’autant plus significatif qu’il est plus risqué pour lui-même. Il y a un risque de la vérité dans la mesure où cette vérité va le plus souvent à contre-courant de ce que souhaitent les pouvoirs et de ce que veut entendre l’opinion. Je sais bien qu’aujourd’hui beaucoup d’intellectuels de pacotille font profession d’énoncer des lieux communs, qu’ils s’affichent comme des conseillers du prince et aspirent aux prébendes qu’assure l’intimité avec les puissants. Ceux-là ne sont pas des intellectuels, ce sont des courtisans. Il y en eut de tout temps, il y en a encore aujourd’hui.

Si la parole de l’intellectuel implique un risque pour lui-même, pour sa réputation, sa profession, sa liberté et sa vie parfois, c’est qu’elle a pour unique norme la vérité. Dans son principe donc, l’intellectuel est celui qui assume d’une certaine manière ce que les Grecs nommaient parrêsia, le dire-vrai. Michel Foucault dans son admirable cours au Collège de France de 1984, intitulé Le courage de la vérité[1], a analysé le statut de la parrêsia dans la Grèce ancienne. Je n’en retiendrai ici que ce qui peut éclairer une des déterminations fondamentales de l’intellectuel. Celui-ci, comme le parrèsiaste va à l’encontre du consensus, de la bienpensance générale. Il est un  parrèsiaste qui ne s’en tient pas aux relations privées, mais s’adresse directement à ses concitoyens dans l’espace public. On comprend donc pourquoi il prend un risque considérable pour lui-même. C’est ce qui fait sa dignité. On a souvent dit que l’intellectuel se mêle de ce qui ne le concerne pas. Cette affirmation est fausse. Il parle au contraire de ce qui le concerne au plus haut point : la vérité. Le pouvoir n’aime pas l’intellectuel – il adore en revanche les courtisans –parce qu’il craint la vérité et surtout le dévoilement de sa propre vérité. La vérité est toujours subversive par rapport au pouvoir, parce qu’elle n’est pas à sa merci.


* Ce texte est un extrait de mon livre La destitution des intellectuels, Paris, PUF, 2010.

[1]. Michel Foucault, Le courage de la vérité, Cours au Collège de France, 1984, Paris, Gallimard/Seuil, 2009.


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