Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

11/03/2014

Néocolonialisme et génocide

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Cet article est paru dans le numéro 57 de la revue Cités (PUF)   “Génocide des Tutsi du Rwanda : un négationnisme français ?”

« Le génocide des Tutsi commence à Kigali dans la nuit du 6 au 7 avril [1994]. Dans la journée du 7 avril, les premiers massacres de masse sont perpétrés dans les provinces du Nord et du Centre. Le génocide s’étend le 8 avril aux régions de l’Est et de l’Ouest. Les premières victimes sont assassinées chez elles – des familles entières – ou aux barrages. Dès le soir du 7 avril, les Tutsi sont tués dans les bâtiments publics où ils se sont réfugiés : églises, écoles, hôpitaux. Les soldats et les gendarmes tiennent les routes, les policiers et les miliciens patrouillent dans les quartiers pour traquer les Tutsi. Les principales hécatombes ont lieu entre le 11 avril et le 1er mai. La machine à tuer est mise en marche par un petit groupe de planification : des officiers, des ministres, des préfets, des sous-préfets et ceux qui contrôlent l’appareil de propagande […] Pour la première fois dans l’histoire, un gouvernement autoproclamé, donc sans légitimité, va, en cent jours, se consacrer presque exclusivement à la perpétration d’un génocide et appeler tout un pays à s’unir pour y parvenir »[1].

En cent jours, donc, entre 800.000 et 1.000.000 de Tutsi du Rwanda, soit 80 % à 90 % de cette population, sont méthodiquement, systématiquement, minutieusement massacrés par les extrémistes du Hutu Power et leurs alliés. L’extermination commence quelques heures seulement après l’attentat qui a frappé l’avion transportant le président du Rwanda, Habyarimana, et celui du Burundi, ainsi que des ministres et autres officiers rwandais. Mais elle n’a rien de spontané. D’autant que, si des accusations ont été portées immédiatement contre le Front patriotique rwandais (FPR), pro-tutsi, les auteurs réels de l’attentat n’étaient pas connus et ne le sont toujours pas avec certitude aujourd’hui. Une volonté génocidaire ne naît pas en quelques heures. Elle se forme, s’organise, se programme idéologiquement, bureaucratiquement, militairement, de longue date.

Le surlendemain de l’attentat, le 8 avril, le Hutu Power, qui porte la volonté génocidaire, prend le pouvoir à l’occasion d’un coup d’État réalisé à l’instigation du colonel Théoneste Bagosora, directeur des services du ministère de la Défense et cousin de l’épouse d’Habyarimana, et d’un certain nombre d’autres militaires dont les noms sont connus[2]. Le coup d’État, notons-le bien, se déroule dans l’enceinte de l’Ambassade de France. Il donne lieu à la formation du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) qui planifie la mise en œuvre du génocide. En même temps que les massacres de Tutsi commencent, les principaux responsables politiques rwandais, qui auraient pu assurer l’intérim du pouvoir, sont exécutés, en particulier Agathe Uwilingiyimana, Premier ministre, et les dix soldats onusiens chargés de sa protection.

Les mots d’ordre, les appels au meurtre, à l’extermination, sont diffusés par Radio Rwanda et la Radio Télévision libre des Mille Collines. La population hutu est appelée à se mobiliser et à en finir avec ceux qui sont désignés comme des étrangers de race, des ennemis absolus, qui veulent s’emparer du pouvoir pour asservir les Hutu. C’est eux ou nous ! Il n’y a pas de solution intermédiaire, pas d’accords internationaux qui tiennent (ceux d’Arusha en particulier) ! Dès le 4 avril, Bagosora déclarait dans une réception officielle « la seule solution possible serait l’extermination des Tutsi »[3].

Les massacres ne se font pas dans le désordre. Ils sont administrativement réglés et contrôlés par des visites sur les champs d’opérations de la part des principaux dirigeants du GIR, en particulier le président Sindikubwabo, installé par le coup d’État, qui demande à ce que la besogne soit accélérée. Toute résistance d’un responsable administratif, politique ou autre se traduit par sa destitution et sa mise à mort. Les massacres se poursuivent et même s’accroissent : les enfants sont fracassés sur les murs ou découpés en lambeaux à la machette, les femmes tutsi sont violées, pour certaines d’entre elles réduites au rang d’esclaves sexuelles, avant d’être déchiquetées ou simplement abattues. Si les appels à l’extermination mobilisent une bonne partie de la population hutu, souvent des paysans pauvres entraînés dans cette folie de masse meurtrière, parce qu’exaltés à prendre leur revanche contre les « aristocrates » tutsi, réputés hautains et méprisants, ces appels ne parviennent pas à réaliser l’union de toute la population hutu. Certains tentent de résister activement ou passivement[4].

Il ne s’agit là que d’un simple rappel des faits établis d’abord par les témoignages des survivants tutsi, puis par ceux (militaires onusiens, certains diplomates, mais pas tous loin de là) qui tentèrent vainement de mobiliser les instances de l’ONU ou d’alarmer leurs gouvernements de ce qui se passait et de la nécessité d’intervenir immédiatement, certaines ONG, mais aussi des journalistes, des historiens. Il n’y a aucun doute sur les faits : il s’agit bien de la mise en œuvre de la volonté politique préméditée, organisée bureaucratiquement, et exécutée systématiquement d’exterminer une population entière. Un crime de génocide. Imprescriptible en droit.

Comment une telle volonté meurtrière peut-elle se former ? Il y a à cela des causes communes aux différents génocides, mais d’autres particulières à la situation du Rwanda.

La volonté génocidaire ne sort pas du néant, elle repose sur une construction progressive de l’hostilité à l’égard d’une population circonscrite, même de manière imprécise, qui va devenir la victime. Dans le cas du Rwanda, il faut remonter à l’époque coloniale. S’y est opérée une ethnicisation, voire une racialisation de la différence entre Hutu et Tutsi, laquelle au préalable ne relevait pas du tout de cet ordre. L’ordre colonial modifie profondément les structures sociales, l’équilibre économique et les formes culturelles des sociétés colonisées. Dans le cas du Rwanda, l’administration coloniale belge trouve intérêt, pour assurer son hégémonie contestée par les Tutsi, d’opposer les deux groupes sociaux en creusant les différences dans les représentations et dans l’état civil. Les Hutu sont ainsi incités à s’opposer aux Tutsi, comme véritables rwandais contre des Tutsi représentés comme étrangers qui n’ont aucune légitimité dans le pays. C’est sur ce fond de rivalité sur l’origine et la légitimité que la haine va naître.

La haine s’alimente de fictions et donne lieu à une hostilité qui fait du groupe tutsi l’ « ennemi intérieur » dont il faut se protéger et qu’il importe de combattre. Les Tutsi sont représentés comme une « race » présomptueuse et trompeuse, indigne d’exister. Ils sont nommés « cafards » par les Hutu. Peut-on avoir des sentiments humains à l’égard des cafards ? La racialisation sous-tend la deshumanisation et conduit aux massacres récurrents en 1959, 1961, 1962 et 1963. Il y a une culture, ou plutôt, une anti-culture génocidaire qui accrédite progressivement dans les mentalités non seulement la nécessité de se protéger de l’ennemi et de le combattre, mais en outre de l’exterminer. L’extermination d’une population entière et les horreurs qu’elle engendre supposent que l’idéologie raciste ait transformé les représentations et les mentalités en une anti-culture largement répandue qui fait que la destruction de l’autre« race », néfaste, infrahumaine voire inhumaine, apparaisse non seulement comme nécessaire mais aussi comme souhaitable. L’ennemi n’est pas récupérable, il ne peut y avoir avec lui aucune relation ou coexistence possible, précisément parce que son hostilité tient à son être même, à sa « race ». Quand cette anti-culture devient celle du pouvoir, ce fut le cas après le coup d’État du 6 avril, alors le pire est à craindre. Le pire advint.

Les représentations jouent un rôle déterminant dans le génocide. On a noté, à juste titre, le jeu de miroir qui consiste à accuser la victime des projets ou des comportements que le bourreau lui fait subir. L’hostilité est ainsi représentée par les génocidaires comme une réponse ou une réaction à une hostilité antérieure, plus primitive, peut-être primordiale, parce que raciale. Le génocide est alors représenté comme un acte d’auto-défense légitime, il peut être accompli en toute bonne conscience, puisqu’il n’y a pas d’alternative possible. C’est un bienfait, en somme. Cette accréditation de l’extermination au niveau des représentations est la condition de la mobilisation par le pouvoir en place de tous les moyens politiques, bureaucratiques, militaires. L’obéissance de toute la chaîne de préparation et d’exécution repose sur elle. Cela s’est produit au Rwanda avant l’extermination, avec recensement et localisation systématique des Tutsi, et pendant, avec la mise en œuvre de tout l’appareil d’État – ministres, préfets, militaires – dans les massacres. La rationalité bureaucratique est commandée par l’irrationalité meurtrière de l’anti-culture.

En même temps qu’elle se déclare, qu’elle s’expose même à la radio et à la télévision pour accréditer la nécessité du crime à l’intérieur, la volonté génocidaire se masque à l’extérieur. Elle produit des leurres : il ne s’agit pas d’un génocide mais d’une guerre civile, ou encore il faut résister à une agression extérieure. L’indifférence et l’immobilité de la communauté internationale alors que tout le monde, l’ONU et les principales puissances étatiques, savaient que le génocide était imminent ou était en train d’être réalisé, sont stupéfiantes. Pourtant, le Rwanda est un petit pays très dépendant des aides internationales pour survivre. Une intervention directe d’une force internationale pour protéger les populations civiles aurait pu éviter le pire. Au lieu de cela, les possibilités d’action de la MINUAR (Mission des Nations unie pour l’assistance au Rwanda) sont non seulement réduites, mais même rapidement cantonnées au rapatriement des ressortissants étrangers. Le leurre en vérité ne trompe personne, il permet seulement de justifier l’indifférence, la lâcheté, l’irresponsabilité dont font preuve souvent les instances internationales, aussi bien que les États. Il sera question de la France dans un instant. La question ici est celle de la complicité de crime de génocide.

En deçà de la rationalité bureaucratique du crime d’État, il y a une volonté génocidaire totalement irrationnelle. Il s’agit moins en effet de remporter une guerre, que d’en finir avec l’ennemi « héréditaire ». Ainsi, entièrement mobilisés dans le massacre des Tutsi, le GIR criminel et son armée ont été vaincus par leur ennemi, le FRPconstitué pour l’essentiel de Tutsi ayant échappé aux massacres, réfugiés en Ouganda. Yves Ternon a raison de dire que ce n’est pas la guerre qui est la cause du génocide mais, au contraire, le génocide qui est la cause de la guerre. La volonté génocidaire veut aller jusqu’au bout, quitte à compromettre la victoire. Elle devient aveugle à toute rationalité politique.

 

À ces déterminations de la volonté génocidaire s’en ajoutent d’autres qui sont spécifiques à l’Afrique et au Rwanda, en particulier. Les massacres sont nombreux en Afrique – que l’on pense à ce qui se passe en ce moment même en Centrafrique. C’est que ce continent est le lieu d’exercice privilégié des emprises néocoloniales. Celles-ci mettent en concurrence un certain nombre d’États qui ont des intérêts économiqueset géopolitiques à contrôler les gouvernements africains en place ou à leur en substituer d’autres plus favorables à leurs projets. L’Afrique déjà réduite en esclavage, volée, pillée et saignée par le colonialisme, n’a cessé de faire l’objet de nouvelles tentatives de domination directes ou indirectes qui opposent des États convoitant ses immenses ressources. C’est d’abord le cas des anciennes puissances coloniales, qui tentent de maintenir ou de restaurer, sous un autre mode, moins coûteux, leur domination sur des États en principe indépendants. Cette domination néocoloniale est la cause principale de la récurrence des coups d’État, du maintien au pouvoir d’un clan ou d’une dynastie prédatrice des richesses nationales et parfois sanguinaire, de la vente des ressources nationales diverses (territoires, forêts, mines, zones côtières) à des sociétés multinationales, du détournement des aides au développement, de la corruption généralisée, etc. Ce que l’on appelle la France-Afrique (ou la Françafrique[5]), dont on nous annonce régulièrement la fin, n’a pas d’autre raison d’être : la volonté de perpétuer par d’autres moyens une domination sur des États anciennement colonisés.

 

Le Rwanda semble échapper à cette logique. Les puissances coloniales ont été d’abord l’Allemagne (à partir de 1885) et la Belgique (à partir de 1924). Mais la Françafrique se réfère aussi à l’espace de la francophonie (le français est l’une des langues officielles du Rwanda avec l’anglais et le kinyarwanda). Le Rwanda est dans la zone d’influence de la Françafrique contre l’influence anglosaxonne. C’est la raison pour laquelle le gouvernement français de l’époque va aider diplomatiquement et militairement le gouvernement en place au Rwanda avant (par l’encadrement de l’armée rwandaise et la livraison d’armes), pendant (par le soutien diplomatique apporté au GIR à l’ONU) et après le génocide (par la protection accordée aux génocidaires dans leur fuite et celle qui leur est procurée contre les poursuites internationales ou les plaintes devant la justice française dont ils font l’objet, c’est le cas aujourd’hui d’un certain nombre d’entre eux qui vivent tranquillement en France).

Tel est le point central du dossier sur la question de la responsabilité française et le négationnisme qui l’accompagne et la couvre. Dans une période de cohabitation politique (F. Mitterrand est Président de la République et E. Balladur Premier ministre), la question de la complicité (au sens juridique de la complicité avec un crime de génocide) française avec ceux qui ont perpétré l’extermination des Tutsi se trouve posée, ainsi que celle de leur traduction devant la justice. L’existence d’un négationnisme censé couvrir une complicité politique terrible pose la question du fonctionnement de notre démocratie.

Il s’agit de faire prévaloir un devoir de vérité et de justice : l’existence d’un ordre juridique international qui rende impossible l’extermination de populations entières suppose, d’unepart, que les criminels de génocide ne puissent échapper à l’établissement juridique de leurs crimes et aux sanctions pénales et, d’autre part, que les complicités soient établies.


[1]. Yves Ternon, Guerre et génocides au 20ème siècle, Paris, O. Jacob, 2007, p. 229-331.[2]. Ibid., p. 329.[3]. Ibid., p. 324.[4]. Ibid. p. 334 sq.

[5].  François-Xavier Verschave, Françafrique. Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1998.
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