Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

27/12/2013

La philosophie à l’époque de la marchandisation de la culture

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 17:50

Cet article est paru dans la revue Cités numéro 56 “La philosophie française aujourd’hui (1)”

La philosophie n’est pas une simple forme culturelle. En tout cas, elle ne peut y être réduite sans perdre le rapport à la vérité qui lui est constitutif. Il est, bien sûr, toujours possible de considérer une philosophie comme appartenant à un champ culturel déterminé, comme on le fait pour une œuvre romanesque ou une œuvre d’art. C’est d’ailleurs ce qui arrive le plus souvent lorsqu’on aborde une philosophie d’un point de vue strictement historique ou lorsque l’on s’engage dans une discipline dont les contours sont aussi mal définis que l’histoire des idées. Quelque intérêt et utilité, d’ailleurs indéniables, que puissent avoir ces approches du discours philosophique, elles manquent néanmoins ce qui fait l’essence d’une philosophie : un rapport spécifique à la vérité.

Ce rapport est différent de celui des sciences. Une recherche scientifique se meut dans le cadre d’un paradigme conceptuel déterminé qui la rend possible. On peut ainsi être bon physicien ou bon biologiste sans rien connaître à l’histoire de la physique ou à celle de la biologie. Par exemple, les textes d’Aristote sur le vivant ou les animaux ne sont d’aucune utilité pour l’étude du vivant ou à la zoologie d’aujourd’hui. On peut même dire que, du point de vue des sciences, leur histoire doit faire l’objet d’une discipline différente. En revanche le rapport de la philosophie à la vérité est tel qu’elle se trouve en totalité engagée dans une démarche particulière. Il ne s’agit pas ici simplement de souligner la relation, mainte fois ressassée, de la philosophie à sa propre histoire, mais de comprendre, plus fondamentalement, que cette relation tient à ce que la philosophie est tout entière, en quelque manière, engagée dans chacune de ses expressions. Aristote à cet égard n’est pas simplement un philosophe de l’Antiquité, mais aussi et surtout celui qui  a élaboré le cadre d’une pensée de l’ontologie, de l’éthique et de la politique à laquelle un philosophe d’aujourd’hui  doit nécessairement se confronter, directement ou indirectement, s’il entend lui-même faire œuvre dans le champ de l’ontologie, de l’éthique ou de la politique. Ce que je dis ici d’Aristote est, bien entendu, également valable pour Platon, Descartes, Hobbes, Kant, Hegel et alii. Autrement dit, une philosophie ne peut présupposer un paradigme ou un cadre conceptuel comme donné. Elle doit le justifier et, dans cette justification, elle engage d’une certaine manière la philosophie dans sa totalité. La philosophie est en totalité en jeu dans l’œuvre d’un philosophe particulier, quelle que soit la spécificité ou la nouveauté des concepts qu’il entend mettre en place, ou encore la rupture qu’il établit avec les approches philosophiques antérieures. Il y a une proximité de la philosophie à elle-même, de sorte qu’on ne saurait dire, sans absurdité, que Platon ou Aristote sont des auteurs dépassés.

Si l’on prend par exemple, ce qui pourrait valoir comme une contre-épreuve contemporaine, l’œuvre de Michel Foucault qui a un caractère historique dominant, elle est néanmoins foncièrement philosophique parce qu’elle engage un rapport à la vérité, et pas seulement à ce qui est accrédité comme vrai à une époque donnée, selon les termes mêmes par lesquels Foucault a caractérisé son travail depuis le début jusqu’à la fin de son œuvre.

Mais si la philosophie ne peut être réduite à la configuration historique de son temps, il n’en reste pas moins qu’elle est affectée par les formes culturelles de son époque. Dire qu’une philosophie engage la totalité de la philosophie, n’est pas dire qu’elle est hors du temps historique et sans liens avec les formes civilisationnelles et culturelles du temps où elle s’élabore. Les rapports à la science, à l’histoire, à la société ne sauraient être niés, là encore sans absurdité. Ce qui veut dire que le temps historique détermine d’une manière ou d’une autre mais irréductiblement la manière de philosopher.

Or, notre temps est celui de l’extension sans limite de la marchandisation. Celle-ci ne se restreint plus aux biens matériels produits par le travail humain, mais s’étend également aux formes culturelles, à l’art, à la littérature, au savoir, etc. La philosophie n’est pas immunisée contre l’emprise de la marchandisation sur les œuvres de l’esprit qui caractérise notre temps.

Cette universalisation affecte triplement la pratique de la philosophie. D’une part, parce que le règne de la marchandisation est aussi celui du spectacle et de l’empire des médias. D’autre part, parce que la norme instaurée par la marchandisation des activités et des savoirs remet en cause les savoirs qui relèvent des humanités, à la fois comme disciplines institutionnelles dans les universités et dans leur objet. Enfin, parce que les progrès considérables des technologies de l’information et de la communication, qui ne sont pas indépendants de la marchandisation, quels qu’en soient les aspects positifs, et ils sont importants, changent fondamentalement le rapport au livre qui est le mode d’expression le plus propre, sinon l’unique, de la philosophie, donc le rapport, d’un côté, à la lecture et de l’autre, à l’édition.

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