Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

11/11/2013

De l’homme-machine à la machine post-humaine : La vision machinique du monde

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Cet article est paru dans la revue Cités, numéro 55/2013

« Le transhumanisme, c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du post-humain, les premières créatures post-biologiques : soit des intelligences artificielles succèderont à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables »

Rémi Sussan, à propos de son livre Les utopies post-humaines, Paris Omnisciences, 2005.

« Les individus amputés et réparés par prothèse robotique sont en réalité le laboratoire où s’expérimentent les formes de vie de l’avenir : où l’humain sera prolongé, c’est-à-dire à la fois amplifié et potentiellement annihilé par l’avènement d’autre chose qui n’est plus lui »

Thierry Hoquet, Cyborg philosophie, Paris, Seuil, 2011.

Tout est dit ou presque du post-humanisme dans ces deux passages à la fois du projet et de son actualité. Le post-humanisme est déjà là, aujourd’hui, dans les pratiques technologiques et les représentations du futur : l’homme se croit devenu à ce point maître de lui-même qu’il peut se faire autre que lui-même, se recréer différent, plus puissant, plus performant, plus beau, plus intelligent, enfin plus parfait. Non seulement il n’y a pas de nature humaine, mais il faut abolir tout ce qu’il reste de naturel dans l’homme pour que celui-ci puisse s’accomplir dans un être autre qui ne connaîtrait plus la naissance, la maladie, l’échec, la souffrance et la mort. Un être qui n’aurait plus le caractère erratique que lui confère la liberté. Une société sans conflit où tous les désirs seraient satisfaits parce qu’il n’y aurait plus de désirs, ni rien à désirer, où la soumission à l’autorité ne poserait plus de problème. En somme, il s’agirait de l’avènement d’un être déchargé des limites que lui impose son corps précaire, fragile, insatisfait et mortel1. A celui-ci serait substitué un corps artificiel, fait de matière inaltérable ou en tout cas substituable. Rêve ou cauchemar ? Toute la question est de savoir ce qui dans le post-humanisme relève du fantasme et ce qui relève de la réalité.

La fascination pour la machine ne date pas d’hier, aussi bien touchant ses performances directes que ses projections sur la nature et sur l’humain. Loin d’être cantonnée à sa dimension instrumentale, la machine est devenue le lieu privilégié d’expérience et de représentation de la puissance humaine, portée aujourd’hui jusqu’à devenir une puissance de créer non seulement des objets et des êtres, mais l’être même de son auteur. La technique a été progressivement entraînée dans une représentation du monde qui ne l’a pas maintenue dans le statut d’un art d’accomplir la nature, de la réparer ou de se substituer à elle, mais en a fait une puissance prométhéenne, d’un Prométhée qui n’est plus enchaîné, comme le veut la mythologie, sur le mont Caucase, mais déchaîné, sans inquiétude morale, sans sanction pour sa démesure, libre de faire ou de défaire, de créer ou d’annihiler à sa guise, y compris lui-même, comme si ses productions étaient plus accomplies, plus parfaites que lui.

En somme, la machine est plus, beaucoup plus, que machinique. On y a recherché non seulement un objet d’exaltation de son auteur, mais au-delà et très vite un modèle où celui-ci a tenté de déchiffrer les secrets de la nature et ceux de son être. Plus exactement, la machine est le modèle même de la transparence : ce qui est intégralement produit n’a plus de secret pour celui qui l’a fait. Il y a donc une lecture machinique possible, et même réelle, du monde et de l’homme, sans retrait, sans obscurité, sans voile. Mais cette lecture est en même temps un faire. Dans le monde machinique lire, c’est faire, défaire, refaire. Au point extrême, on comprend donc qu’il ne s’agit plus de découvrir les secrets de la nature ou de la nature humaine mais de refaire ce que la nature a mal fait, non seulement les plantes (les OGM par exemple), les animaux (sélection artificielle), mais aussi les hommes (le post-humain). Il n’y avait vraiment aucune raison pour que ce dernier échappât à ce perfectionnement quitte à ce qu’il devienne méconnaissable, mais tellement plus accompli. Le monde machinique du post-humanisme, où la machine augmente l’homme ou se substitue à lui, réalise, mais en le renversant complètement, le principe qui présidait déjà au texte célèbre de La Mettrie, L’Homme-Machine (publié à Leyde en 1748). J’y reviendrai dans un instant.

L’artifice machinal (art humain) a commencé par imiter la nature (art divin), puis s’y est identifié (animaux machines, homme-machine), pour enfin s’y substituer (la machine post-humaine) : machine mécanique (l’automate), machine organique, machine cybernétique. Cet itinéraire fait intervenir des registres qui s’alimentent l’un l’autre : la technique, le savoir et le pouvoir, mais aussi le fantasme. C’est dire qu’à travers l’œuvre machinique s’est joué tout autre chose que la mise en place de dispositifs de plus en plus perfectionnés visant à faciliter la vie : une volonté de puissance qui s’est révélée sans limites et entend désormais prendre la place du Dieu, mort et enterré depuis longtemps, qui a entraîné dans sa chute sa créature imparfaite et précaire. Le nouveau créateur, bien plus puissant que l’ancien, n’aura plus besoin d’une théodicée. Le nouveau monde ne comportera plus de mal, parce que plus personne ne saura ce que ce mot veut dire et parce que ce monde sera absolument pur de toute ombre, de toute impureté. En voici la version dérisoire chez un post-humaniste : « un monde purifié, sans rots ni pets, sans sueur ni morve, sans merde ni pisse. Un monde où la maladie aura été bannie, d’où le vieillissement aura été proscrit, un monde où les visages ne rideront plus, où les peaux ne plisseront plus, où les haleines ne tourneront plus, où les bedaines ne se détendront plus, où les organes ne bruiront plus »2. Fantasmatique et dérisoire que ce genre de considération. Certes, mais dans la parfaite logique substitutive du machinique à l’humain, de l’abolition de l’exécrable corps charnel, dont Platon disait déjà qu’il était le tombeau de l’âme.

Mais, en outre, n’y a-t-il pas quand même quelque chose de réel là-dedans ? Ne plus être malade, ne plus souffrir, ne plus vieillir, sinon abolir la mort du moins la reculer infiniment, avoir des enfants parfaits qui réussissent en tout : n’y a-t-il pas là un écho de notre réel et des aspirations qui le traversent ? Mieux, ces aspirations sociétales sourdes ne sont-elles le moteur principal des progrès du savoir ? Le fantasme n’est jamais innocent, il traduit et dénonce quelque chose du réel. Les post-humanistes ont-ils tort lorsqu’ils disent que les biotechnologies, les nanotechnologies, la science de l’information, l’intelligence artificielle, les sciences cognitives mêmes, ont montré leur capacité à intervenir et à modifier tous les domaines que l’on considérait antérieurement comme inaccessibles ou relevant de la seule nature3 ? Il en va ainsi pour la fécondation, la gestation, la reproduction, les prothèses, la transplantation, et au-delà la mise au point de robots susceptibles un jour, et sans doute déjà, d’excéder largement les fonctions humaines : force, calcul, pensée, mémoire, décision, action ? L’alibi d’une amélioration de la condition humaine présente ne permet-il pas de donner une acceptabilité à la mutation qui se prépare ? Les interdits moraux et les contrôles juridiques actuels sauteront comme beaucoup d’autres demain sous la pression non sociale mais sociétale. Certes, la demande sociétale n’est qu’à courte vue, mais elle pousse dans le sens de la substituabilité machinique.

Y a-t-il une issue ? Avant d’esquisser une direction sinon une réponse, je voudrais revenir sur un point qui me paraît important : la vision machinique du monde et le passage de l’Homme-Machine à la Machine-post-humaine.

L’Homme-Machine de La Mettrie développe une vision matérialiste de la nature et de l’homme. Ses objectifs majeurs sont la réfutation de toute conception spiritualiste des fonctions mentales et intellectuelles de l’homme. L’âme n’est pas une substance spirituelle, elle relève des fonctions de la matière organisée4. Il entend également réfuter toute conception religieuse, naturelle ou révélée, susceptible de fonder un ordre moral contraignant ou limitant les ressorts de la machine humaine.

Certes, La Mettrie fait l’éloge de Descartes et de sa conception des animaux machines. Avant ce grand homme, « aucun philosophe n’avait regardé les animaux comme des machines »5. Mieux, Descartes a considéré le corps humain également comme une machine, incomparablement mieux organisée que celles produites par les hommes, parce que sortant des mains de Dieu. Cependant son tort a été de mêler Dieu à cette affaire, alors que l’organisation de la matière suffisait à produire cet effet. Il a été aussi d’avoir substantialisé l’âme humaine, et de l’avoir incompréhensiblement liée au corps, pour expliquer le sentiment, la sensation, l’imagination, l’intelligence et la volonté, alors que « admettre une âme pour les expliquer, c’est être réduit à l’opération du Saint-Esprit »6.

Pour passer des animaux machines à l’homme-machine, il faut donc une mutation. Une autre vision de la nature. Non seulement « le corps humain est une machine qui monte elle-même ses ressorts : vivante image du mouvement perpétuel »7, mais encore « les divers états de l’âme sont […] toujours corrélatifs à ceux du corps […] Pour mieux démontrer toute cette dépendance et ses causes, servons-nous ici de l’anatomie comparée ; ouvrons les entrailles de l’homme et des animaux »8. L’homme dans son corps aussi bien que dans ses fonctions mentales les plus élevées : la mémoire, la conscience, la pensée, le génie, la distinction du bien et du mal et la volupté, n’est pas moins machinique que l’animal. « Tout dépend de la manière dont notre machine est montée »9. On comprend donc que « des animaux à l’homme la transition n’est pas violente »10. La Mettrie forme une vision unitaire et homogène de la nature qui comporte des degrés d’organisation : « telle est l’homogénéité de la nature qu’on commence à sentir, et l’analogie du règne animal et végétal, de l’homme à la plante »11. L’Homme-Machine élabore une conception machinique de l’homme pour mieux le naturaliser. C’est la nature entière qui est une machine auto-régulée. La Mettrie n’a pas la moindre intention d’ouvrir à l’homme la perspective d’une sortie de sa condition, au contraire, il a pour objectif de l’y restreindre en le renaturalisant entièrement. La corporéité est l’homme tout entier et sans reste, dont le maître souverain est la volupté : « le plaisir, Maître souverain des hommes et des dieux, devant qui tout disparaît, jusqu’à la raison même »12.

Nous sommes donc très loin, semble-t-il, des perspectives contemporaines du post-humanisme, visant à augmenter l’homme ou même à le remplacer par la machine. Et pourtant, si l’homme est une machine naturelle, n’est-il pas possible avec le progrès technologique de penser qu’un jour les machines, d’autres machines, relevant d’un ordre de complexité supérieur, puissent le compléter ou se substituer à lui ? Mais il y faudra une autre mutation fondamentale, non seulement technologique mais aussi idéologique : à l’âge de l’information et des nanotechnologies ce n’est plus l’âme, mais le corps qui devient potentiellement un fâcheux supplément. Quant à l’âme, il n’est nul besoin de la substantialiser, toutes ses fonctions peuvent être opérées par des puces minuscules. L’évolution artificielle prend le relais de l’évolution naturelle. L’esprit se sépare complètement de la nature et peut imaginer se donner un autre corps, incorruptible. On passe ainsi de l’homme de plaisir et de jouissance de La Mettrie, aux post-humains sans sensibilité et sans désir, qui ne meurent plus parce qu’ils n’ont jamais vécu.

La vision machinique du monde et de l’homme a connu, comme on vient de le voir, des mutations, mais c’est un même courant qui la porte : identifié un moment à la nature, le machinique devait bien à terme pouvoir la remplacer.

Y a-t-il une issue à cette dérive ? Pour cela, il faut sortir de la logique de l’appropriation des choses et des êtres qui anime de l’intérieur la vision machinique du monde, pour ouvrir une pensée de l’appartenance. Je ne peux aller plus loin ici13.

1. Cf. Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, Paris, Fayard (Pluriel), 2012 et L’homme simplifié, Paris, Fayard, 2012.

2 . Thierry Hoquet, Cyborg philosophie, Seuil, 2011, p. 28-29.

3. Cf. Francis Fukuyama, La fin de l’homme, Paris, Gallimard (Folio-actuel), 2007.

4. « L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous », La Mettrie, L’homme-Machine, édité par Paul-Laurent Assoun, avec une excellente introduction, Paris, Gallimard (folio-essais), 2010, p. 189-190. Les autres œuvres de La Mettrie seront citées dans l’édition du Corpus des œuvres de philosophie de langue française, 2 volumes, Paris, Fayard, 1984 et 1987.

5. La Mettrie, Les animaux plus que machine, op. cit., vol. 1, p. 309.

6. L’Homme-Machine, op. cit., p. 195.

7. Ibid., p. 152.

8. Ibid., p. 157.

9. Ibid., p. 153.

10. Ibid., p. 163.

11. Ibid., p. 209.

12. L’art de jouir, op. cit., vol 2, p. 299.

13. Pour en savoir plus sur ce point : cf. Yves Charles Zarka, L’inappropriabilité de la Terre : principe d’une refondation philosophique, Paris, Armand Colin, 2013.

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