Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

28/08/2013

La psychanalyse contre la nouvelle barbarie

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 14:32

Article paru dans la revue Cités numéro 54, le 28 août 2013

 

La psychanalyse est aujourd’hui attaquée de toutes parts[1]. Certains ne cachent plus leur volonté de la détruire comme théorie du psychisme, comme thérapeutique et comme discipline universitaire. Qu’est-ce qui se cache derrière cette volonté de destruction ? N’est-ce pas une nouvelle barbarie lentement exsudée par l’idéologie de notre monde productiviste ? Pour démasquer cette nouvelle barbarie, il faut expliquer les raisons pour lesquelles la psychanalyse lui apparaît comme l’ennemi à abattre. Il ne peut s’agir de points de détail, mais de positions fondamentales. Celles qui relèvent des présuppositions philosophiques de la psychanalyse dans la mesure où elles engagent la détermination de l’être même de l’humain.

Quelles sont les présuppositions philosophiques de la psychanalyse touchant l’être de l’humain ? Je retiendrai ici cinq thèses fondamentales.

Première thèse : l’intransparence psychique.

La psychanalyse est dans son acte de naissance même liée à ce que Freud a appelé « l’hypothèse de l’inconscient ». C’est cette hypothèse qui permet d’affirmer qu’une part majeure de son psychisme échappe à la conscience d’un sujet. La détermination proprement freudienne de l’inconscient a mis la psychanalyse en rupture avec la psychologie et en a fait une métapsychologie. Que toute une part de sa vie mentale soit obscure au vécu d’un sujet, qu’il y ait des processus psychiques (refoulement, résistance, répétition) qui déterminent le vécu (symptômes, comportements, etc.) sans donner accès à leur signification, ces positions ouvrent la voie à une première détermination fondamentale de l’être de l’humain : ce qu’on pourrait appeler « l’intransparence psychique » à soi et aux autres. Intransparence d’un sujet clivé, toujours en retrait par rapport à lui-même, ne disposant que partiellement et inadéquatement du sens de ses affects et même de ses représentations. Il ne s’agit pas là d’une caractéristique de certaines pathologies psychiques, mais d’un trait ontologique de l’être même de l’humain.

Deuxième thèse : l’irréductibilité de l’aléatoire

C’est ici l’idée essentielle à la psychanalyse d’une autonomie relative du psychisme par rapport au somatique (ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas de rapports) qui vient au premier plan. L’affirmation qu’un certain nombre de troubles psychiques n’ont pas pour cause une lésion somatique met la psychanalyse en opposition avec tous les réductionnismes naturalistes, qu’ils soient neurologiques, fonctionnels ou cognitivistes. Elle implique l’idée que l’histoire personnelle du sujet est constitutive de sa vie mentale. Nous avons là une seconde détermination psychanalytique de l’humain : ni homme neuronal, ni homme cognitif, mais homme aléatoire. Non seulement l’histoire personnelle du sujet connaît des variations qui laissent une très large place à l’indétermination, mais en outre cette histoire n’est pas sans incidences sur le champ neuronal. Contre les diverses versions du déterminisme, la psychanalyse comprend que l’aléatoire occupe une place centrale dans la constitution de l’être de l’homme. Le déterminisme psychique se fixe à partir de cet irréductible aléatoire de l’histoire personnelle et non l’inverse.

Troisième thèse : nœud des relations

La plus grande des souffrances humaines est psychique, parce qu’elle est singulière et non objectivable : elle emporte la totalité de l’être. Ce qui veut dire que cette souffrance résulte d’un vécu de relations. Ce que je vis douloureusement et que je ne comprends pas tient aux empreintes psychiques parfois indélébiles qui ont marqué ma vie psychique. La troisième détermination ontologique de l’humain consiste en la compréhension de l’être de l’humain comme nœud de relations. Perceptions, affects, pensées, langage sont des relations. C’est pourquoi la pharmacologie ne saurait constituer une thérapie, tout au plus une mise en conformité des affects et des comportements par rapport à des normes sociales. La thérapie doit passer par le vécu relationnel, c’est-à-dire en particulier par la parole.

Quatrième thèse : la répétition/mort

La vie psychique est dominée par le principe de plaisir qui revient à un principe de constance, c’est-à-dire à une tendance de l’appareil animique à « maintenir la quantité d’excitation présente en lui aussi basse que possible en tout cas au moins constante »[2]. Cependant le principe de plaisir est constamment en butte à des sources de déplaisirs internes (pulsions irréalisables) ou externes (perceptions pénibles ou attentes reconnues comme des dangers). C’est pourquoi le principe de plaisir est relayé par le principe de réalité qui ne le nie pas, mais reporte ou ajourne ses exigences de satisfaction. C’est dans ce report ou cet ajournement que se construit la capacité du sujet à tenir compte du réel.  De sorte que lorsque « le principe de plaisir terrasse le principe de réalité » cela se fait « au détriment de l’ensemble de l’organisme »[3]. Autrement dit, la négation du report ou de l’ajournement n’est pas seulement une négation du réel, c’est la traduction d’une pulsion de mort : « que nous ayons reconnu comme étant la tendance dominante de la vie animique, peut-être de la vie nerveuse en général, cette tendance à abaisser, à maintenir constante, à supprimer la tension de stimulus interne (le principe de Nirvâna, selon l’expression de Barbara Low), telle qu’elle trouve son expression dans le principe de plaisir, voilà bien l’un de nos plus puissants motifs de croire à la pulsion de mort »[4].

Au-delà du principe de plaisir, il y a la pulsion de mort, la tendance au retour du vivant à l’inerte. La mort est donc interne à l’existence de l’individu, elle est même sous-jacente à l’ensemble de la vie psychique. L’irréductibilité psychique de la mort, telle est la quatrième détermination de l’être de l’humain.

Cinquième thèse : différence/vie

Il y a une pulsion opposée à la pulsion de mort, il s’agit de la pulsion de vie qui réside dans les « pulsions sexuelles, conservatrices de la vie »[5]. Or ce qui caractérise les pulsions sexuelles, c’est l’union avec le différent, l’hétérogène, la sortie de l’identité, de la répétition et du même : « l’essentiel des processus auxquels tend la pulsion sexuelle n’en est pas moins la fusion de deux corps cellulaires. C’est par elle seule qu’est assurée chez les êtres vivants supérieurs l’immortalité de la substance vivante »[6]. Si la mort est la répétition du même, la vie consiste dans la différence et la reproduction du différent. Le principe de vie réside dans la différence sexuelle.

L’intransparence psychique, l’irréductibilité de l’aléatoire, l’être comme nœud de relations, la répétition du même comme principe de mort et la différence sexuelle comme principe de vie, telles me semblent être les cinq déterminations freudiennes de l’être de l’humain. Elles constituent des positions fondamentales, au-delà des divergences nombreuses et même des conflits entre écoles psychanalytiques.

Or, il n’est qu’à examiner avec attention les discours tenus par ceux qui font de la psychanalyse l’ennemi à abattre pour comprendre à la fois les raisons qui les portent et l’écho qu’ils peuvent recevoir aujourd’hui dans la société. L’intransparence est niée au profit de l’idéologie de la transparence qui envahit tous les domaines et ne laisse pas la vie psychique hors de son atteinte. L’aléatoire de l’histoire personnelle du sujet est réduit au profit de déterminismes génétiques, neuronaux ou cognitifs. Les relations sont dissoutes dans la médicalisation des troubles psychiques. La mort est occultée (comme la vieillesse interdite) au point de devenir l’un des grands tabous contemporains. Le lien entre la vie et la différence est aboli dans la représentation de l’humain comme un être neutre : ni femme, ni homme, ni même hermaphrodite, mais sans détermination relevant de la nature. La différence des sexes est alors conçue comme une production culturelle, plus exactement un effet de pouvoir.

Tels sont en somme les thèmes de l’idéologie dominante dans les différents secteurs à prétention scientifique, mais aussi dans la société. On comprend donc mieux pourquoi la psychanalyse apparaît dans ce cadre comme l’ennemi par excellence.

Les barbares, comme le montrait Giambattista Vico, ne sont pas des sauvages. Ils sont civilisés. Ils sont même le produit de la civilisation, d’une civilisation dont l’objectif central est désormais de conformer les sujets aux valeurs instrumentales absolutisées que sont la productivité, l’efficacité, la performance. Le vécu, la vie subjective, la vérité cachée, la mort doivent être mises entre parenthèses, voire niés, parce qu’ils induisent des retards dans une vie formatée selon un schéma productiviste, et qui plus est ils y résistent.


[1]. Entre beaucoup d’autres ouvrages : Catherine Meyer (Dir.), Le livre noir de la psychanalyse, Editions Les Arènes, 2005 ; Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne, Paris, Grasset, 2010.

[2]. Freud, Au-delà du principe de plaisir, Paris, PUF, 2010, p. 7.

[3]. Ibid., p. 8

[4]. Ibid., p. 57-58.

[5]. Ibid. p. 57.

[6]. Ibid., p. 58.

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