Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

20/07/2013

Les nouveaux mercenaires

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 20:31

Cet entretien avec le journaliste Philippe Petit a été publié dans l’hebdomadaire Marianne, du 20 au 26 juillet. Il a été tronqué dans l’hebdomadaire. 

-Philippe Petit : Justement: quel statut accordez-vous aux textes de Ferry et d’Onfray?

– Yves Charles Zarka :Je l’ai dit, ce qui confère le caractère de “philosophe” à un auteur quelconque, et de “philosophique” à un ouvrage, c’est précisément l’œuvre elle-même. Qu’est-ce qu’une œuvre philosophique ? Le caractère le plus général et le plus fondamental de celle-ci, c’est de n’avoir aucun autre objet, aucune autre finalité que la recherche de la vérité. Il y a au fondement de la philosophie un désir de vérité, qui, en lui même, n’est nullement limité aux philosophes, mais est partagé par tout être humain, même s’il n’est pas reconnu, même s’il est défiguré, même s’il conduit à des dérives parfois terribles. Mais ce désir de vérité qui anime tout être humain devient chez le philosophe son objet propre, sa motivation essentielle, en somme sa raison d’être en tant que philosophe. C’est en cela que la philosophie est dans son essence l’exercice libre de la pensée. On ne peut concevoir de recherche de la vérité sans supposer une liberté (de penser, d’expression, de critique) au fondement de cette recherche. Une troisième notion est liée au discours de vérité, c’est le risque : le risque de la vérité. Il s’agit d’un risque pour soi-même, d’abord.. Rien n’est en effet plus dangereux que de dire la vérité dans la Cité. Socrate l’avait souligné. Ce qu’il disait est toujours absolument valable aujourd’hui. A cet égard rien n’a changé, trois notions définissent la philosophie : liberté, vérité, risque pour soi (pour sa réputation, pour sa liberté et même pour sa vie, y compris en régime “dit” démocratique). La philosophie ne saurait donc accepter les instrumentalisations, les résignations, les compromis, les démissions, à l’égard de qui que ce soit.

Or, la liberté de penser et son objet, la vérité, sont fondamentalement compromis par  les discours mercenaires qui se donnent pour philosophiques. Dès l’Antiquité, Platon dénonçait le discours mercenaire des sophistes. Dans son histoire, la philosophie a toujours eu à se confronter à un grand nombre de discours mercenaires, par exemple aux discours idéologiques visant à justifier un parti politique, un dogme religieux ou autre.

Depuis une quarantaine d’années, est apparu un nouveau discours mercenaire. Il ne s’agit pas d’un discours idéologique au sens où il se donnerait pour objet de justifier une cause particulière. Il consiste à soumettre la philosophie au règne du divertissement, qui a gagné pratiquement l’ensemble du monde de la culture. Faire de la philosophie pour divertir le plus grand nombre, pour permettre de passer un bon moment, y compris dans des émissions de télévision qui n’ont d’autre objectif que celui-là (ex : “On n’est pas couché” sur France 2). Relèvent de ce discours mercenaire qui se donne pour philosophique aussi bien les écrits qui ont pour objet de donner à leurs auteurs une “posture” de révolté (mimer la révolte ne fait prendre aucun risque, au contraire), cela me paraît être le cas de Michel Onfray, histrion médiatique, invité dans toutes les émissions de télévision, les magazines et autres et qui pourtant fait semblant de porter une parole révolutionnaire. Relèvent également du discours mercenaire, les livres que publie depuis une quinzaine d’années Luc Ferry (ainsi que les CD sur l’histoire de la philosophie diffusés par Le Figaro), lesquels, sous prétexte de démocratiser la philosophie, n’ont d’autre objet que de faire du chiffre de vente. Je reprends ici ces deux exemples mais il y en a beaucoup d’autres.

Pour aller à la racine du discours mercenaire de divertissement, il est porté par l’emprise que le capitalisme a acquis sur le monde de la culture (au delà même de la philosophie) dont les clés sont le chiffre (de vente) et le spectacle. La vaine gloire de quelques mercenaires de la pensée trouve à se satisfaire dans le tourbillon du chiffre et du spectacle.

 

– Philippe Petit :  le nombre d’étudiants diminue? Connaissez-vous les chiffres?

– Yves Charles Zarka : En effet le nombre diminue, je n’ai pas les chiffres précis, ni les pourcentages. Il ne doit pas être très difficile de les obtenir. Vous pouvez à cet égard interroger des directeurs de département de philosophie et vous verrez. Certaines universités sont vraiment désertées. Les inscriptions en première année n’atteignent que quelques dizaines d’étudiants. Cette diminution du nombre des étudiants résulte en particulier de la dégradation de la situation des classes littéraires des lycées. On dit aux élèves que ces classes ne débouchent sur rien, qu’il s’agit de voies sans issue, qu’il faudra penser à une reconversion. La  crainte de l’avenir qui mine actuellement la jeunesse la rend parfaitement ouverte à ce genre de discours. On méprise ainsi les ” humanités”, censées ne servir à rien. C’est d’autant plus dramatique qu’il y a des voies possibles dans différents secteurs où des étudiants en lettres ou en philosophie sont recherchés, parce qu’ils ont appris à s’exprimer, à écrire correctement un texte, à comprendre les enjeux d’une question.

 

-Philippe Petit : la situation de l’édition philosophique: pouvez-vous développer?

Yves Charles Zarka : Comme vous le savez, je suis moi-même éditeur dans plusieurs maisons d’édition françaises et je peux vous dire que l’édition des livres philosophiques est en difficulté. Je ne parle pas de la philosophie mercenaire qui se vend, paraît-il, à 200 000 exemplaires. Je parle des travaux de recherche et même des essais touchant une question de fond. Dans la crise que connaît l’édition papier aujourd’hui, il faut cependant distinguer deux plans. Le premier concerne un bouleversement très considérable qui touche la société tout entière. Nous préparons un numéro de la revue Cités sur “La nouvelle Galaxie”, nous entrons en effet dans une Galaxie nouvelle, qui n’est plus la Galaxie Gutenberg, dominée par l’internet. Un changement très considérable en a résulté : le livre a perdu son statut traditionnel de lieu privilégié du savoir. Je sais bien que le livre électronique ne concerne qu’une part infime de l’édition, mais ce qui est en jeu, c’est autre chose. La numérisation à outrance des livres a déréalisé le livre, en a fait un simple objet de consultation et non plus de savoir. L’idée d’une œuvre qui existerait sous la forme d’un livre a explosé, sous la forme d’une multiplicité de textes ou de passages consultables indépendamment de l’œuvre, par le moyen des moteurs de recherche. C’est pourquoi, le livre est devenu un objet supplémentaire, voire superflu, dont on peut se passer (on a internet) et qu’on achète si les médias ont fait du battage autour. Ce point ne concerne pas uniquement la philosophie mais l’édition en général. L’édition proprement philosophique est en difficulté en raison d’un phénomène complémentaire. Je l’évoquais tout à l’heure la diminution du nombre des étudiants (et des universitaires) dans ce domaine. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il est de plus en plus difficile de faire lire des livres à des étudiants même au niveau Master (Bac + 4 ou +5). Les étudiants ne vivent pas en dehors de la société, ils pensent avoir des instruments qui leur permettent de se dispenser des livres. D’où une conséquence incroyable, il arrive que des étudiants ne sachent pas du tout ce qu’est le plagiat. Faire un copier-coller sur internet leur paraît tout à fait naturel, c’est pour eux une pratique courante et non une fraude. Vous voyez où nous en sommes. Dans ce contexte les livres qui méritent la qualification de « philosophique » n’ont plus qu’un public restreint et qui se restreint encore davantage chaque année. On l’a souvent remarqué, à la différence des années 1960-1980, les disciplines sont refermées sur elles-mêmes : il n’y a plus le transfert de savoir et de modèles entre les différentes sciences humaine et sociales et avec la philosophie, comme il y a une quarantaine d’années. Les maisons d’éditions devant équilibrer leurs comptes, sans quoi elles mettraient la clé sous la porte, ce qui est d’ailleurs arrivé à un bon nombre d’entre elles, se sentent obligées d’abandonner les œuvres difficiles ou jugées peu vendables. On conseille alors cyniquement à l’auteur de mettre son travail sur internet. Pour ma part, je ne crois pas que la voie vers des publications d’essais faciles qui se vendent pendant 3 mois en raison de l’écho médiatique, soit inévitable. Mais pour trouver une alternative, il faudrait qu’une réflexion de fond sur le statut du livre aujourd’hui, sur son édition, sa diffusion, sa distribution, ait lieu. Je ne saurais oublier les difficultés que connaissent les librairies aujourd’hui, lesquelles résultent directement des changements évoqués ci-dessus et de l’apparition de la vente des livres en ligne.

 

-Philippe Petit :  et les revues peut-être qui parlent de philosophie?

– Yves Charles Zarka : Les revues philosophiques n’échappent pas au changement de Galaxie dont je viens de parler. Cela va de soi. Quand elles ne disparaissent pas (ex : le revue “Rue Descartes” ou “Que se passe-t-il dans la pensée ?”) il faut qu’elles trouvent des moyens de se développer en maintenant l’édition papier et en la composant avec la mise en ligne (payante des contenus). A cet égard, la composition entre l’édition papier et l’édition électronique se passe plutôt bien actuellement. Le site CAIRN qui comporte la plupart des revues de Sciences humaines et sociales françaises a un rôle tout à fait utile dans la mesure où il permet un accès immédiat (payant) aux articles dans la monde entier. Mais il ne faut pas que cela soit une raison pour remettre en cause le tirage papier. Une revue ne peut commencer à exister, à être reconnue pour sa qualité, et donc trouver sa place dans l’espace public que par sa présence en librairie. L’internet est l’élément de l’indistinction. Comme chacun sait on y trouve tout, le vrai et le faux, le sens et le non sens, le raisonnable et le déraisonnable. Or dans ce cadre, ce qui fait le succès c’est le « buzz ». Croyez-vous que la philosophie fonctionne au « buzz » ? Pour revenir à la réalité des choses et à la vérité des discours, il faut sortir d’internet. Vous savez que je dirige la revue Cités, éditée par les PUF,  qui demande un travail considérable à l’ensemble du comité de rédaction. Cette revue, créée en 2000, s’est imposée par ses propres moyens et a désormais une place particulière dans l’espace public en France et à l’étranger. C’est une revue d’invention intellectuelle, nous tâchons de construire  des concepts nouveaux pour penser le monde tel qu’il se fait, défait ou refait, mais c’est aussi une revue de débats. Cependant, les dangers sont bien présents. En particulier la réduction de l’espace réservé aux revues dans les librairies  nous inquiète beaucoup.

 

– Yves Charles Zarka : des livres pour vendre! Ce n’est pas toujours mal? Voyez la philosophie pour les Nuls de notre ami Godin?

La Philosophie pour les Nuls de Christian Godin, ne se donne pas que je sache pour un livre de philosophie. Il affiche clairement ce qu’il est : une initiation élémentaire à qui n’y connaît rien. Le livre mercenaire c’est autre chose : il prétend être philosophique, il exprime cette prétention contre les œuvres ou les travaux philosophique eux-mêmes.

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