Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

03/12/2012

Les ennemis de la laïcité

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 10:04

Cet article est publié dans le numéro 52 de la revue Cités (PUF) intitulé “La laïcité en péril ?”

La laïcité est-elle une notion périmée, marquée par le conflit entre cléricaux et anticléricaux en France, à une époque où la religion était en train de perdre les derniers restes de son empire sur la société et les mœurs ? A l’inverse, est-elle une notion dont la vigueur s’avère chaque jour plus actuelle à un moment où la religion fait retour et où les sociétés ont besoin de redéfinir un modèle de coexistence dans un contexte pluriculturel ? Autre façon de poser ces questions : la laïcité est-elle confinée plus ou moins aux dimensions de l’hexagone, ce dont témoignerait le fait que le terme ne trouve pas d’équivalent dans la plupart des autres langues que le français, en tout cas pas dans le même sens, ou est-elle en mesure de présenter un modèle susceptible de s’étendre à l’ensemble des sociétés démocratiques à une époque où le monde se reconfigure ?

 

Pour répondre à ces questions, il y a deux possibilités : soit partir d’une démarche positive en tentant de fournir une définition de la laïcité, soit partir d’une démarche négative en analysant les forces qui s’opposent à elle. Les deux démarches sont légitimes, j’emprunterai cependant la seconde tout d’abord parce qu’il y a plusieurs définitions possibles de la laïcité selon qu’on la conçoive comme uniquement liée au règlement du rapport entre religion et politique ou qu’on lui donne une vocation plus large comme condition de l’émancipation et du vivre-ensemble. Ensuite parce que l’actualité d’une notion ou d’une institution ne se juge pas seulement à sa dimension positive et à ses partisans, mais aussi à ses adversaires, voire à ses ennemis. Or la laïcité a des ennemis.

 

Quels sont-ils ? Je dirai qu’il y a deux ennemis principaux de la laïcité qui mènent une lutte radicale contre elle et dont l’objectif est sa destruction. Le premier ennemi se présente comme tel. Il a déclaré la guerre à la laïcité. Il s’agit de ceux que l’on pourrait recouvrir sous la catégorie de « fondamentalistes religieux ». Il y a des fondamentalistes dans toutes les religions. Bien sûr les plus visibles et audibles aujourd’hui sont les fondamentalistes islamistes, mais il en est également de Chrétiens et de Juifs. Qu’est-ce qu’un fondamentaliste ? C’est celui qui pense que sa religion, ou plus exactement la vision qu’il se fait de sa religion, est le principe de légitimation suprême de tous les autres ordres de la société. Qu’il s’agisse de questions de mœurs, du régime politique ou de pratiques sociales, le fondamentaliste estime que la décision ne peut se faire qu’en se référant à une vérité divine révélée. Remettre en cause la vérité religieuse, tel qu’il l’entend, c’est pour lui le sacrilège des sacrilèges : un défi lancé par l’homme à Dieu. Il s’efforcera donc dans le cadre de sa communauté, de son pays ou, pourquoi pas, dans le monde, lorsque sa religion est prosélyte, de faire prévaloir la vérité divine contre les errances humaines. On comprend donc pourquoi le fondamentaliste est un ennemi de la laïcité. Celle-ci, véhiculant le principe d’une désacralisation du politique et du public, remet en cause le primat de la religion sur l’ensemble des sphères de l’existence humaine en un point particulièrement sensible. La laïcité est ici considérée comme un renversement et une corruption de l’ordre du monde dont les conséquences se manifestent et s’étendent tous les jours à travers les changements qui affectent les mœurs, la perte de toute référence traditionnelle, le progrès de l’incroyance, en somme la déréliction de l’ensemble de la société que le fondamentaliste croit pouvoir reconnaître particulièrement dans les sociétés démocratiques. La laïcité est ici l’ennemi par excellence, ce qu’il faut détruire pour revenir à une norme de vie d’origine transcendante.

Il y a un autre ennemi de la laïcité, un ennemi qui prend le masque d’un partisan. Il s’agit de celui qui en instrumentalise le principe pour en faire une arme contre la religion en général ou contre une religion particulière. C’est ainsi par exemple que l’extrême droite française qui a été pendant la quasi-totalité de son histoire farouchement opposée à la laïcité, s’est découverte récemment une âme laïque dans son combat contre la religion musulmane. La laïcité ainsi instrumentalisée devient une arme dans des luttes politiciennes dont les enjeux n’ont rien à voir avec la laïcité et lui sont même opposés : lutte contre l’étranger intérieur, voire même l’ennemi masqué, au nom d’une idéologie de l’homogénéité des mœurs et des croyances nationales. Sans compter que ces prétendus défenseurs de la laïcité fournissent des arguments en faveur de tous ceux qui voient dans la laïcité le principe d’une atteinte à la diversité culturelle, donc une négation de la liberté de conscience, de croyance et de culte qu’elle est censée soutenir. Instrumentaliser la laïcité de manière purement opportuniste pour des fins politiciennes et couvrir une idéologie xénophobe, c’est en même temps donner de la matière à ceux qui la concevaient déjà comme la figure contemporaine de la tyrannie culturelle.

Il n’est pas étonnant que les ennemis de la laïcité s’affrontent en France et dans les pays fort peu nombreux où la notion de laïcité fait l’objet d’élaborations conceptuelles, sinon de mises en pratique institutionnelles. Mais il n’en résulte nullement que les enjeux demeurent uniquement hexagonaux. La laïcité relève d’intérêts et de motivations qui dépassent très largement la France et engagent le modèle de coexistence interne aux unités politiques dans un monde reconfiguré et recomposé.

 

Reste que l’une des conséquences majeures des attaques frontales ou latérales portées par les ennemis de la laïcité a été d’en rendre l’idée confuse et susceptible d’entrer dans des alternatives qui lui sont extérieures. On se souvient de l’alternative entre laïcité négative et laïcité positive. Il existe aussi une autre version : celle qui oppose une laïcité « rigide et sévère » qui attend de la laïcité l’émancipation à l’égard du religieux et une laïcité dite « souple et ouverte », c’est-à-dire accommodante envers les pratiques religieuses. Le principe général qui commande ces alternatives étant, sous des formes diverses, le retour du religieux dans le politique et le public. Le signe le plus manifeste de cette confusion de l’idée de laïcité est son usage en un sens tellement large qu’il se trouve convenir à toutes les sociétés démocratiques par un biais ou par un autre, alors que nous savons que très peu le sont. Comment interpréter autrement cette affirmation de Charles Taylor : « Par-delà ces tiraillements et tensions, un large consensus règne quant à l’idée que la ‘laïcité’ est une composante essentielle de toute démocratie libérale composée de citoyens qui adhèrent à une pluralité de conceptions du monde et du bien, que ces conceptions soient religieuses, spirituelles ou séculières » [1]. Une telle affirmation ne peut que surprendre. Où a-t-on vu que l’idée de laïcité est si largement partagée ? La laïcité accommodée à la distinction rawlsienne entre le juste et le bien prend un tout autre sens. Elle devient « un régime politique et juridique dont la fonction est d’instituer une certaine distance entre l’Etat et la religion »[2]. Non Charles Taylor ! la laïcité ne consiste pas en une certaine distance entre l’Etat et la religion mais en une distance certaine, en un écart irréductible. Cet écart irréductible, nommé dans la loi de 1905[3], « séparation des Eglises et de l’Etat », ne se fait au détriment ni des unes, ni de l’autre. Arrachée à sa compromission séculaire avec le politique, la religion retrouve sa propre destination, l’Etat dépourvu de la caution du sacré est obligé de trouver sa légitimité auprès de ses citoyens et se trouve astreint à une neutralité en matière religieuse. Mais cet écart ouvre aussi un espace nouveau : celui de la coexistence[4] et de dialogue ou de débat au sein des sociétés comportant des croyants, relevant de diverses religions ou spiritualité, et des incroyants.


[1]. Jocelyn Maclure et Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience, Paris, La découverte, 2010, p. 10.

[2]. Ibid.

[3]. Cf. Yves Charles Zarka (ed.), Faut-il réviser la loi de 1905 ?, Paris, PUF, 2005.

[4]. Cf. Yves Charles Zarka, Difficile tolérance, Paris, PUF, 2004.

 

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