Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

23/09/2012

L’Etat ou le monopole de la violence symbolique légitime

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 15:38

Cet article a été publié dans la revue Cités n°51 consacrée à “Bourdieu politique”.

 

Ernst Kantorowicz[1], parmi d’autres, avait montré, en remontant le temps depuis la fin de la Renaissance jusqu’au Moyen-Age, comment le caractère mystique était joint à la rationalité politique dans la royauté médiévale. Cette étude des deux dimensions de la souveraineté pourrait être prolongée jusqu’à la Révolution française et même au-delà. S’agit-il d’une époque révolue ? Imagine-t-on que nos démocraties contemporaines se sont délestées du mystère, de la mystique et même de la magie du pouvoir au profit d’une conjugaison entre le suffrage universel et la rationalité bureaucratique ? Croit-on que l’Etat s’est désormais libéré de ses oripeaux théologiques ? A ces questions, Pierre Bourdieu répond négativement dans son cours du Collège de France Sur l’Etat[2]. A juste titre à mon sens. Certes, la mystique et la magie ont changé, elles ne sont plus centrées sur la figure du Christ, mais il reste une dimension et même des pratiques d’ordre liturgique et sacramentel dans les démocraties contemporaines.

L’Etat assume toujours, dans sa structure, ses actes et ses effets, une fonction symbolique majeure, empreinte de mystère et de mystique, sous des dehors purement rationnels : « une des fonctions les plus générales de l’Etat est la production et la canonisation des classifications sociales »[3]. L’expression « canonisation » est à prendre au sens fort, c’est-à-dire théologique. On comprend donc que si l’Etat est un principe d’ordre public, cet ordre ne peut être conçu uniquement en termes de force publique ou institutionnelle à travers la police, l’armée, la justice, l’hôpital psychiatrique, l’école, etc., mais également en termes symboliques : il est « un principe de production, de représentation légitime du monde social »[4]. Mais on ne saurait interpréter le rapport entre les deux principes d’ordre, la violence physique et la violence symbolique, en terme de réel et d’idéologie. Car c’est la légitimation symbolique qui rend possible l’existence et le fonctionnement de la force publique et institutionnelle : « On peut dire que l’Etat est le principe d’organisation du consentement comme adhésion à l’ordre social, à des principes fondamentaux de l’ordre social, qu’il est le fondement non pas nécessairement d’un consensus mais de l’existence même d’échanges conduisant au dissensus »[5]. L’ordre symbolique de légitimation publique constitue le sol sur lequel consentement ou conflit sont possibles, l’espace d’interaction dans lequel l’accord ou le désaccord prennent sens.

On sait le très grand intérêt que Bourdieu a porté à l’œuvre de Pascal[6], par opposition à celle de Descartes en particulier. Or il est à noter qu’en ce qui concerne le primat de la légitimation symbolique sur l’exercice de la force publique ou institutionnelle dans l’ordre public, il retrouve Pascal sur un point fondamental : si la violence physique et la force sont toujours au point de départ de l’existence de l’Etat, s’il y a toujours une victoire des uns sur les autres, et donc au commencement une usurpation qui continue à structurer l’ordre politique, il n’en reste pas moins que c’est la légitimation symbolique qui à la fois masque cette origine et assure la pérennité de l’ordre. Il y a une vérité cachée du politique. Sur le modèle de la démarche pascalienne en politique, l’analyse de Bourdieu relève moins d’une philosophie politique que d’une critique de la politique.

Il est désormais possible de prendre la pleine mesure de la modification opérée par Bourdieu sur la célèbre définition de Max Weber. Il ne faudrait plus dire que l’Etat est « le monopole de la violence légitime », mais qu’il est « le monopole de la violence physique et symbolique légitime », voire même qu’il est « le monopole de la violence symbolique légitime » tout court[7]. L’empire du symbolique fonde l’emprise physique. Il ne s’agit pas là d’une simple clause de style. Il y va en effet d’un changement important de perspective : la mise en évidence, dans le concret de l’empirie, des procédures, des actes et des effets de l’Etat, de la manière dont s’impose et s’accrédite une légitimation publique d’individus particuliers, de dispositifs, de procédures, mais aussi de jugements, de sanctions, etc. Déplaçant Max Weber, Bourdieu retrouve Foucault, qui pourtant est très peu présent dans son texte, en particulier lorsqu’il s’agit de montrer comment l’Etat (Foucault disait « le pouvoir », ce qui, il est vrai, n’est pas la même chose) est une instance de production de normes qui établissent la discrimination entre le public et le privé, l’autorisé et le non autorisé, l’officiel et le particulier, le juste et l’injuste, voire même le vrai et le faux. Certes, Bourdieu prend ses distances chaque fois qu’il le peut avec la théorie, lors même qu’il s’y livre lui-même, pour privilégier l’enquête, l’empirie, la reconnaissance des processus factuels. Mais cette dimension empirique de la sociologie serait pauvre et quasi vide de sens si elle n’était fondée sur une démarche théorique, une critique philosophique du politique, à laquelle il fait semblant de céder avec une sorte de regret, voire de répulsion. On voit pourquoi, Pascal, Spinoza, Foucault et d’autres affleurent dans le texte de Bourdieu.

Mais revenons à certains des apports spécifiques de Sur l’Etat. Ils pourraient être du plus grand secours pour notre présent où un certain nombre de phénomènes ont pris une extension considérable depuis la disparition de Bourdieu.

L’acte de nommer : entre bureaucratie et magie

Je disais en commençant que pour Bourdieu le mystique et le magique étaient toujours présents dans l’Etat démocratique tel que nous le connaissons. Il en repère les procédures et les manifestations en détails, par exemple dans cette fonction centrale de l’Etat qui consiste à nommer. L’acte de nommer une personne, une commission, un président de commission ou de comité, peut paraître un acte d’ordre administratif, simple et naturel; en fait il s’agit d’un acte complexe dont nous ne percevons pas tous les ressorts. Il s’agit en effet d’un acte qui a une origine royale et qui consiste à conférer une autorité symbolique à un individu qui devient, par là même, susceptible de prononcer des jugements qui ne sont plus seulement les siens propres mais ceux de l’Etat. La nomination réalise une sorte de transubstantiation (provisoire) du particulier à l’universel, du privé au public dont les effets peuvent être considérables au niveau social. Questions simples : pourquoi tel individu a-t-il été nommé plutôt que tel autre ? Est-ce en raison de ses compétences, de son habileté diplomatique, de ses relations personnelles avec tel ou tel ayant le pouvoir de nommer ? Seule l’enquête empirique permet de dénouer le jeu des relations, des complicités et des complaisances. Ce qui est certain cependant, c’est que l’acte de nommer ne relève pas seulement d’un formalisme bureaucratique biaisé par le jeu des intérêts, il comporte également une dimension magique qui garde quelque chose de son origine théologico-politique : aussitôt nommé l’individu privé se métamorphose en autorité publique, son jugement porte le poids de l’officiel et de l’universel. Etrange phénomène qui confine à l’onction symbolique et qui légitime le porteur d’un discours aussi bien que le discours tenu ou le jugement proféré. L’arbitraire de l’opération est neutralisé, adouci, caché par la fiction d’un consentement collectif de l’ensemble d’une communauté nationale à ce genre de disposition.

       Ainsi à l’opposition wébérienne entre le formalisme bureaucratique et le formalisme magique, Bourdieu oppose que « l’Etat est aussi du côté de la magie […] mais c’est une magie tout à fait autre que celle à laquelle on pense d’habitude »[8].

« Une commission c’est une combine »[9]

En lien direct avec la magie de la nomination à tous les niveaux où elle se produit, parce que les nommés ont souvent eux-mêmes le pouvoir de nommer, et ainsi de suite, Bourdieu examine le statut des commissions. Comment les membres des commissions sont-ils choisis, socialement désignés pour accomplir une mission ? C’est l’acte de l’Etat ou de ses instances subordonnées qui confère, comme on l’a vu, la légitimité symbolique, c’est-à-dire accrédite un individu ou un groupe comme compétent par rapport à une mission, qu’il le soit ou non d’ailleurs : « Les commissions publiques  sont des mises en scène, des opérations consistant à mettre en scène un ensemble de gens destinés à jouer une sorte de drame public, le drame de la réflexion publique sur des problèmes publics »[10]. En fait chacun sait bien qu’on « peut déterminer ce qui sortira d’une commission à partir de la composition de la commission »[11]. Mais cette vérité est masquée par l’ensemble du processus de fétichisation qui est inscrit dans la logique de l’existence et du fonctionnement de la commission, en particulier la capacité « à prononcer des mots qui sont en fait des ordres, parce qu’ils ont derrière eux la force de l’officiel »[12].

Après Bourdieu : le système de l’évaluation

L’analyse bourdieusienne des actes et des effets de l’Etat, ne fût-ce que sur les quelques points que j’ai retenus, est d’une utilité incontestable pour rendre compte d’un système qui a pris une dimension considérable depuis une dizaine d’années puisqu’il recouvre la totalité des activités, en particulier publiques : l’évaluation. Nominations-transubstantiation, installation de commissions-décrétées-compétentes, mise en place de critères-de-légitimité-publique, notation-chiffrée-pour-faire-objectif, mise en place d’une véritable nomenklatura dans tous les domaines (l’hôpital, la justice, l’université, la recherche, etc.) qui permet de distinguer ce qui mérite de vivre (services, équipes, diplômes, etc.) de ce qui ne le mérite pas. Système bureaucratique et magique qui renvoie à une volonté de maîtrise totale en fonction de « valeurs » purement instrumentales comme l’efficacité, le rendement, la productivité. Le savoir lui-même est tyrannisé par ce système[13].

La violence symbolique a aujourd’hui un nom : évaluation.


[1]. Les deux corps du roi. Etude de théologie politique médiévale, Paris, Gallimard, 1987.

[2]. Sur l’Etat, Cours au Collège de France 1989-1992, Paris, Seuil, 2012. Notre analyse portera exclusivement sur les apports de ce volume.

[3]. Ibid. p. 24.

[4]. Ibid. p. 14.

[5]. Ibid. p. 16.

[6]. Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.

[7]. Sur l’Etat, op. cit., p. 14.

[8]. Ibid. p. 19.

[9]. Ibid., p. 49.

[10]. Ibid. p. 48.

[11]. Ibid. p. 38.

[12]. Ibid. p. 60.

[13]. Cf. Cités n°37, “L’idéologie de l’évaluation”.

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