Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

13/05/2012

La défaite de Nicolas Sarkozy

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 08:25

Cet article a été publié dans lemonde.fr, le 4 mai 2012 (soit deux jours avant le second tour de l’élection présidentielle)

 

On a souvent reproché, ces derniers temps, aux intellectuels d’avoir été assez discrets pendant la campagne électorale pourtant décisive que nous traversons, et qui va s’achever dans quelques jours par l’élection d’un nouveau président dela république. Cettediscrétion me paraît pourtant plutôt positive. Il n’appartient pas à l’intellectuel, s’il entend conserver sa liberté, de prendre publiquement parti pour un camp ou pour un autre. Ce type d’adhésion ne peut en effet manquer de le conduire rapidement soit à la désillusion, soit à la servilité à l’égard d’un pouvoir qui sait récompenser ceux qui le servent. Or, la servilité à l’égard du pouvoir est antinomique avec la liberté intellectuelle. La seule fonction de l’intellectuel à l’égard du pouvoir doit être la critique, en particulier le rappel de ses engagements, la remise en cause de ses abus, la déconstruction de ses idéologies périlleuses.

Revenons à la campagne électorale. Nicolas Sarkozy va perdre les élections présidentielles. L’affaire est entendue depuis longtemps. Il y a en effet un moment où l’opinion bascule, et lorsqu’elle bascule en défaveur d’un chef d’Etat, il est pratiquement impossible de remonter le courant. Or, l’opinion a basculé contre Nicolas Sarkozy depuis plusieurs mois, voire années. On ne saurait donc expliquer sa défaite, comme le font la plupart des analystes politiques, simplement par la droitisation radicale de sa campagne, il y a bien d’autres choses qui entrent en jeu.

Certes, cette droitisation du discours politique par emprunt explicite à des thèmes et des propositions de l’extrême droite est une erreur majeure. Moins d’ailleurs parce qu’elle permettrait d’expliquer sa défaite que parce qu’elle a contribué à républicaniser les thèses de l’extrême droite sur la sécurité en péril, le danger de l’immigration, l’hostilité à l’égard des élites, la transformation de l’Europe en bouc émissaire de tous les maux nationaux. La droite républicaine payera pendant des années, voire des décennies, cette erreur de jugement politique qui, sous le motif de vider l’extrême droite de ses thèmes et de ses électeurs, lui a fait perdre son âme. Nicolas Sarkozy s’en défend évidemment, mais d’une manière qui aggrave encore son cas : il double son erreur politique d’une erreur philosophique. Dire en effet que les propositions politiques de Marine Le Pen peuvent être comparées à des propositions de fait telles que « Il pleut », « il fait beau », « la lumière éclaire mieux que l’obscurité », c’est faire passer les options politiques extrêmes pour des vérités de fait, c’est donc accréditer la vérité du discours du Front national d’une manière sans doute inespérée pour Marine Le Pen, qui s’en est d’ailleurs parfaitement rendu compte. Les politiques doivent savoir qu’il n’est pas possible de tout dire, au sens de dire n’importe quoi, pour atteindre son but. Tous les discours ne sont pas justifiables pour atteindre une fin que l’on croit bonne, au contraire ils compromettent cette fin.

Mais la droitisation du discours de sa campagne n’est pas la seule faute de Nicolas Sarkozy, il y en eut bien d’autres antérieurement. Prenons quelques exemples.

Il n’a pas su faire la distinction entre la sacralisation du pouvoir et la dignité de l’Etat. Il a voulu désacraliser le pouvoir, ce qui eût été une bonne chose, mais en réalité il a compromis la dignité de l’Etat. Ce qui est condamnable. La désacralisation du détenteur du pouvoir, de son lieu et de ses actes, consiste en particulier en France à remettre en cause ce qu’il reste de monarchique dans le pouvoir, et il reste beaucoup à faire en ce domaine. Mais la dignité est tout autre chose. Elle consiste dans le maintien de l’Etat dans la dimension de l’universel et dans la seule sphère politique. En revanche, ramener l’Etat au niveau des conflits entre particuliers, le faire sortir de la sphère politique pour entrer dans celle du religieux, servir des intérêts particuliers par des nominations ou des attributions, c’est le faire déchoir de sa dignité. Nicolas Sarkozy a rabaissé l’Etat par certaines de ses décisions, par certains de ses discours et de ses comportements, mais aussi et surtout par sa conception managériale du pouvoir. L’Etat de 2007 à 2012 est devenu un Etat entrepreneurial, son chef un simple manager. Cela a été ressenti par une bonne partie des Français qui ne voyaient plus dans l’Etat un souci de l’intérêt général, du bien commun, en somme du public. La mise au premier plan de sa vie privée, l’attention portée aux attributs bling, bling, n’ont été que des accopagnements secondaires.

En outre, Nicolas Sarkozy n’a pas mesuré à quel point sa pratique du pouvoir portait atteinte aux principes fondamentaux de la république et dela démocratie. Lacapacité à décider et à agir, le courage d’affronter l’opinion sont de grandes qualités d’un homme d’Etat, mais à condition qu’elles soient limitées à son domaine de compétence. Or, l’hyperprésident a perdu le sens des limites. Il a remis en cause la distinction des fonctions entre le président et le gouvernement, pis, il a porté atteinte à la séparation des pouvoirs. L’intervention de l’exécutif a largement empiété, au nom d’une efficacité supposée, sur le législatif et le judiciaire. Ce sont donc les freins que les pouvoirs doivent constituer les uns pour les autres dans une démocratie qui ont été rompus. Si l’exécutif peut tout, il devient responsable de tout. On comprend donc que soit née dans l’opinion une hostilité d’autant plus exacerbée que l’incapacité de l’hyperprésident à tenir ses engagements de la campagne de 2007 en matière de chômage, de justice sociale, de précarité devenait de plus en plus flagrante.

Autre faute majeure : la justification de l’enrichissement exorbitant de certains par l’excellence des personnes. Cette idéologie a été propagée pendant toutes les années du règne de N. Sarkozy. On entendait presque tous les jours par lui-même ou les membres de son gouvernement que la remise en cause des salaires faramineux et des parachutes dorés conduirait au départ des plus beaux cerveaux, des meilleurs entrepreneurs, sous entendu, sans eux la France deviendrait un pays d’incapables et de pauvres. Quel scandale ! Quand on sait la manière dont les grands patrons sont nommés ou choisis et combien l’incompétence se trouve récompensée dans un certain nombre de grandes d’entreprises (il en va tout autrement des PMI). Ce mode de justification de l’enrichissement quasi-illimité et du profit, dans un pays où il y a plus de huit millions de personnes au-dessous du seuil de pauvreté, où le chômage augmente, est parfaitement inacceptable, parce qu’à la fois radicalement fallacieux et insupportable pour la plus grande part dela population. Si NicolasSarkozy passe pour le président des riches, il en est le principal responsable avec son idéologie de la mesure l’excellence par la richesse.

Telles sont quelques-unes des raisons de la défaite de Nicolas Sarkozy : il a rompu bien des équilibres, il n’a pas compris le rejet assez général dont sa conception de l’exercice du pouvoir faisait l’objet. C’est cela qui avant autre chose explique son échec.

Mais, il ne faudrait pas croire que cette analyse soit en creux une célébration de François Hollande. Elle constitue plutôt en une mise en garde. Il pourrait lui arriver la même chose qu’à son prédécesseur et peut-être plus vite, parce que les socialistes vont disposer de tous les pouvoirs : dans les régions, au Sénat, sans doute bientôt à l’Assemblée nationale, et à la présidence dela république. Ilfaut que François Hollande n’oublie pas le lendemain de son élection le thème de l’Etat exemplaire qu’il a développé tout au long de sa campagne. Le respect de cet engagement va être difficile, parce qu’on connaît la tendance du parti socialiste à s’emparer de tout l’appareil d’Etat et à servir en postes ses amis et ses affidés. Il sera possible de le vérifier très rapidement.

Sa capacité à réduire l’endettement de l’Etat tout en promouvant la croissance par des réformes importantes concernant la réindustrialisation de la France et les échanges avec nos partenaires, et non avec des mesurettes qui auraient des simples effets de surface, pourra également être mesurée à assez brève échéance. Sans oublier bien sûr la réduction du chômage, la correction des inégalités, le contrôle des banques, la taxation des transactions financières. Sans omettre non plus la nécessité de défaire ou de refaire autrement ce qui a été mal fait comme l’inénarrable autonomie des universités, le joyau du quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui s’est traduite par une dépendance encore plus radicale à l’égard de l’Etat.

Bonne chance donc François Hollande ! Mais nous restons vigilants et espérons que nous n’aurons pas à regretter votre prédécesseur qui avait aussi, quand même, quelques


Advertisements
TrackBack URI

Create a free website or blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: