Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

01/12/2011

Une Europe démocratique est-elle possible ?

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 01:27

Article paru dans Le Monde, le vendredi 18 novembre 2011

Nous vivons, chacun le sait, un moment décisif dans l’histoire de l’Europe, celui dans lequel le projet d’une Union est mis en péril et risque de sombrer dans une dislocation très périlleuse pour les Etats, c’est-à-dire les peuples qui la composent. Ce qui frappe face à ce péril, c’est l’incapacité réelle ou feinte des dirigeants politiques à comprendre ce qui se passe. Depuis le début de la  crise de l’euro, les décisions qui ont été prises, sans aucune consultation des peuples européens, pis par crainte de ce type de consultation, donc, il faut bien le dire, par crainte de la démocratie, ne sont pas simplement à courte vue, de mois en mois, de semaines en semaines, de jours en jours, mais aveugles à la réalité de leurs effets. La manière dont la Grèce a été, sinon abandonnée à la voracité des marchés financiers, du moins humiliée et piétinée, est accablante. Après la Grèce, il est certain qu’il en sera de même pour d’autres : l’Irlande, le Portugal, l’Espagne ou l’Italie. La France, déjà sous la surveillance des agences de notation, n’est pas loin de ce peloton des Etats dépensiers qu’il faut dans cette logique « sanctionner ». La solution prétendument unique à la crise qui consiste à soumettre les populations à une austérité de plus en plus sévère produit, on le voit tous les jours, l’effet inverse de celui qui est en principe attendu : la récession, l’accroissement du chômage, la diminution des recettes fiscales, mais aussi la perte de confiance des populations envers leurs dirigeants, l’apparition de mouvements de résistance, parfois violents, contre la destruction de l’emploi, la dureté de la vie, l’incapacité à faire face aux dépenses les plus indispensables, sans parler de la dégradation du niveau de vie, la régression sociale, le développement de la précarité. Ce n’est pas seulement l’Union européenne qui est en péril, mais aussi à travers elle la civilisation dont elle est porteuse. Nous voyons tous les jours l’Europe donner le spectacle affligent de son incapacité à se déterminer et à se vouloir comme telle, qui n’est que la traduction de l’incertitude et de l’incompréhension de ses dirigeants soucieux de ne pas déplaire à leur population, qu’ils ne consultent pourtant pas. Il y a là une crainte de la démocratie, qui est la matrice de tous les populismes.

Si les gouvernants ne comprennent pas ce qui se passe, c’est parce que la plupart d’entre eux croient encore que le marché est un principe d’autorégulation et de vérité. La culpabilisation des peuples et des Etats en est le résultat direct. Or, il ne s’agit pas là d’un phénomène objectif ou d’une loi, mais d’une simple croyance. On le sait, la croyance joue un rôle décisif en économie et en finance. Cette disposition subjective est l’une des sources des maux qui accablent l’Europe aujourd’hui. Les mesures contraignantes infligées aux populations des Etats, loin de la remettre en cause, la confirme au contraire. Pourquoi les Etats qui ont sauvé les banques, et devaient le faire, ne se sont-ils pas donnés les moyens de contrôler efficacement le fonctionnement et les choix de celles-ci ? L’exemple de la banque Dexia est particulièrement significatif à cet égard. Pourquoi des mesures drastiques, institutionnelles et financières ne sont-elles pas prises pour arracher les Etats à l’évaluation de trois agences de notation dont on sait le peu de crédibilité, puisqu’elle ont noté AAA les produits subprime presque jusqu’au moment de la catastrophe de 2008 ? Pourquoi laisser les marchés financiers accroître leur emprise sur les Etats par l’augmentation des dettes dites « souveraines » mais dont la vraie caractéristique est d’être plutôt des dettes de servitude ? Parce que les dirigeants des Etats continuent à croire aux vertus d’autorégulation et d’information du marché. Il était possible d’éviter le péril où nous sommes. Est-il possible d’en sortir ? A cette question la réponse peut être positive mais à la condition que le politique sorte de l’état de servilité et de délitement profond dans lequel il s’est mis lui-même et qui comporte trois aspects.

1/ Au niveau de l’Etat proprement dit, nous assistons à la destruction progressive de tout le domaine public et à la généralisation du modèle privé de l’entreprise, considéré comme le paradigme de l’efficacité. L’Etat entrepreneurial ou managérial est un Etat qui n’est pour ainsi dire plus politique. C’est un Etat gestionnaire puisqu’il conçoit tout en terme de gestion y compris lui-même. Il ne sait plus distinguer la spécificité des ordres, des institutions et des finalités. Comment l’Etat, qui se pense comme une entreprise, pourrait-il échapper à la logique des marchés ? Le résultat direct tient à ce que le pouvoir a changé de main : il n’est plus dans les choix démocratiquement délibérés et fondés, mais dans les mains du marché. Là où la démocratie régresse, la dictature antipolitique des marchés s’accroît.

2/ Au niveau de la société civile, on assiste à l’érosion progressive de tout ce qui est commun : remise en cause des mobilisations collectives, isolement par mise en concurrence des individus dans le travail, que celui-ci relève du privé ou du public, qu’il concerne le secteur de la production, de la santé, de l’éducation ou autres. La société des individus devient progressivement une juxtaposition de solitudes. La violence et l’insécurité relèvent de cette extension de l’isolement et de l’indifférence ou de la crainte des autres qui lui est corrélative.

3/ Au niveau anthropologique, l’individu replié sur lui-même est plus facilement manipulable parce que plus fragile plus dépendant des pouvoirs qui l’encadrent à différents niveaux. Les individus ainsi isolés, se craignant les uns les autres, donnent prise aux extrémismes politiques.

Ce triple caractère du délitement politique explique la dégradation de la démocratie qui affecte le régime, la société et l’homme démocratique lui-même. Comment des Etats dont la démocratie se dégrade pourraient-ils former une Union européenne démocratique ? C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit de penser et que tente de montrer Jürgen Habermas. Il se pourrait bien que la vision constitutionnelle de la formation d’une volonté politique non étatique de l’Europe soit peut-être en mesure de redonner vigueur à l’idée démocratique elle-même en obligeant les dirigeants européens à penser autrement leurs rôles et leurs positions. J. Habermas pense la constitution politique autour de cinq thèmes : 1/ L’idée qu’une union politique de l’Europe ne peut se faire non seulement sans une harmonisation des économies, mais aussi sans une homogénéité des conditions de vie au sein des peuples européens; 2/ l’idée que l’Europe doit être une entité politique, mais non étatique. Autrement dit elle ne saurait avoir les prérogatives des Etats touchant l’usage de la violence, l’application de la justice, la protection des libertés. Mais il y aurait pourtant subordination des droits nationaux au droit supranational ; 3/ le partage de souveraineté ne doit pas être pensé comme un partage entre Etats membres mais entre les peuples européens et les citoyens de l’Union. Les individus jouant un rôle constituant à deux niveaux dans le cadre des Etats et dans celui de l’Union. Ce qui serait déterminé dans l’Union, en vertu d’une volonté démocratique commune, ne leur reviendrait donc pas comme s’il s’agissait d’un diktat d’une instance intergouvernementale extérieure ; 4/ L’égalité des droits des peuples européens et des citoyens européens doit se traduire au niveau institutionnel par une stricte égalité du Parlement et du Conseil européens, devant lesquels la commission serait responsable ; 5/ l’exercice de la citoyenneté européenne rendrait progressivement possible une solidarité des citoyens de l’Union.

Nous étions partis de la crise de l’Europe, nous avons vu qu’elle était essentiellement due au délitement du politique asservi aux marchés. Or, il se pourrait bien que la relance de l’idée d’une Europe politique et du projet constitutionnel qui lui serait lié serait la voie par laquelle l’idée démocratique pourrait retrouver son sens y compris au niveau des Etats-nations.

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