Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

13/10/2011

Réflexions sur le sionisme et l’antisionisme

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 14:02

Pour un approfondissement de la question, on pourra consulter le numéro double 47-48 de la revue Cités (PUF) qui porte sur “Sionismes et antisonisme”.

Vu de l’extérieur, il est difficile de percevoir l’importance, même lorsqu’on est informé,  des transformations qui ont affecté la société israélienne ces dernières décennies. Les importants mouvements sociaux actuels sont de même nature que ceux qui affectent toutes les sociétés occidentales. La crise sociale ne laisse aucun pays indemne. En revanche, la crise morale du pays est plus profonde : elle touche à son identité même.

Il serait, en effet, possible de montrer les mutations successives du pays sur tous les registres : la structure de la population (vagues successives d’immigration, qui font d’Israël le pays sans doute le plus varié au monde sur le plan ethnique), le développement des infrastructures (constructions urbaines, système autoroutier, technique de purification de l’eau, méthodes d’exploitation agricole, etc.) et de l’économie (développement considérable des nouvelles technologies de l’information et de la communication), l’organisation politique (quasi-disparition de la gauche travailliste qui était à l’origine de la fondation de l’Etat, caractère destructeur et paradoxalement antidémocratique d’un système électoral à la proportionnelle intégrale qui donne un poids considérable aux petits partis, en particulier religieux, souvent contre la majorité), mais aussi la culture (multiculturalisme qui ne consiste pas simplement en une juxtaposition de cultures différentes, mais aussi en une multiplicité divergentes de conceptions du pays), la religion (rôle politique des extrémistes religieux), la langue même (Israël n’est pas seulement un pays bilingue hébreu/arabe, mais trilingue hébreu/arabe/russe). C’est cependant sur la question du sionisme que la dissemblance d’Israël d’aujourd’hui d’avec celui d’hier est la plus sensible. Tous les idéaux du sionisme des origines, celui qui a rendu possible la création de l’Etat, soit se sont dissous purement et simplement, soit sont devenus l’objet de doutes obsédants qui vont jusqu’à la remise en cause, en Israël même, des fondements de l’idée d’un Etat juif.

On sait quels étaient les principes directeurs du protosionisme : 1/ Arracher le peuple juif à une histoire d’humiliation, de persécution et d’oppression qui est allée jusqu’à l’extermination, par la création d’un Etat ouvert à tous les juifs et pas seulement à ses citoyens à un moment donné. 2/ Permettre par là même au peuple juif, transformé en nation, de retrouver la maîtrise de son destin et la liberté de développer sa civilisation. La régénération du peuple devait passer par la réappropriation des activités qui étaient interdites aux juifs de l’exil : l’agriculture, l’armée, etc. 3/ Construire une société démocratique reposant sur le travail et la justice, c’est-à-dire en rupture avec les sociétés capitalistes fondées sur l’argent et l’exploitation. 4/ Pour réaliser ces trois orientations, construire un Etat-nation particulier : un Etat juif ayant des missions particulières touchant son lien au peuple juif.

Or, ces principes fondateurs du sionisme ont été remis en cause soit par la transformation de la société, soit par l’idéologie produite par une intelligentsia[1] qui s’est évertuée à remettre en cause les fondements même de ce qui lui apparaît comme une bizarrerie anachronique : l’idée d’un Etat juif. Ont été ainsi remis en cause : l’histoire du peuple juif (ce peuple serait, paraît-il, une invention du XIXème siècle !), l’histoire du sionisme et de l’Etat d’Israël (la nouvelle histoire d’Israël entend remettre en cause les mythes fondateurs du sionisme, lesquels cachent une réalité sordide : celle de la spoliation des palestiniens et la destruction de leur culture), le rôle de l’armée (dont les exactions supposées sont considérées comme comparables, voire pires, que celles des nazis), les héros du sionisme jusqu’au plus emblématique, Ben Gourion, considéré comme un dictateur intraitable, le détournement idéologique de la Shoah en vue de légitimer par la culpabilisation des actions condamnées par le droit international, la construction d’une société d’épuration ethnique et d’apartheid qui s’est exercée non seulement contre les arabes, mais également contre certaines catégories de Juifs, en particulier les sépharades. La liste n’est pas finie, elle pourrait être très longue. Ces critiques ne sont pas restées sur le plan intellectuel ou académique, elles ont été à l’origine de changements institutionnels importants touchant l’éducation et la législation. Elles ont également donné lieu à des propositions en vue de modifier les symboles de l’Etat juif : l’hymne national, le drapeau et les principes fondateurs comme le droit au retour. On voit donc l’ampleur de la crise morale qui affecte la société israélienne.

Ce courant révisionniste du sionisme ainsi que de l’histoire et de la politique israéliennes s’est appelé postsionisme. Le postsionisme, c’est donc la volonté de supprimer les oripeaux archaïques de l’Etat et de la société israélienne, c’est-à-dire la spécificité juive, pour ne garder que les caractéristiques qui définissent un Etat démocratique. En effet, selon les postsionistes, il est impossible de concilier les notions d’Etat juif et d’Etat démocratique. On peut être soit l’un soit l’autre, mais pas les deux. Comment l’universalisme démocratique pourrait-il être compatible avec un particularisme qu’il soit ethnique ou religieux ? Comment un Etat qui est à la fois plus et moins que celui de ses citoyens pourrait-il être démocratique ? A travers ces questions, on perçoit que l’inquiétude morale se substitue à la confiance dans la légitimité de leur cause qui animait les pionniers du sionisme et de l’Etat. Le postsionisme est donc un antisionisme : le dépassement du sionisme est en vérité une destruction de celui-ci. Il faudrait faire d’Israël un Etat sans spécificité juive. Mais que serait cet Etat ? Pourquoi le nommer Israël ? Si on détruit la chose, il faut aller jusqu’au bout et supprimer le nom. Perspective proprement effrayante quand on pense qu’elle repose sur la croyance qu’il n’y a plus de risque pour les Juifs d’être à nouveau persécuté dans le monde contemporain démocratique.

Sur la définition purement universaliste de la démocratie, il va de soi que cette dimension est essentielle. La démocratie ne saurait exister sans reconnaissance universelle des droits des individus, de la citoyenneté, de l’égalité devant la loi et de la constitution qui protège les droits individuels et collectifs. Mais il serait illusoire de penser que la démocratie peut se définir uniquement en ces termes. Les plus grands penseurs modernes de la démocratie l’ont vu et maintes fois souligné. Aussi bien pour Rousseau que pour Tocqueville, et quelles que soient leurs différences qui sont considérables, la démocratie ne peut se définir en termes simplement universels, il faut considérer l’histoire, la population, le lieu, la structure sociale, les mœurs, les traditions. Il suffirait de suivre l’analyse rousseauiste de la notion de peuple pour constater comment le peuple abstrait, sujet de la volonté générale, ne définit qu’un niveau de considération, qui doit être complété par un second, le peuple réel avec ses qualités et ses défauts, son goût de la liberté ou son degré de corruption.  D’ailleurs Rousseau n’avait-il pas perçu la nécessité d’un Etat des Juifs ? « Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités où ils puissent parler et discuter sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire » (Emile, livre IV).


[1]. Cf. L’ouvrage particulièrement instructif de Yoram Hazony, L’Etat juif : sionisme, postsionisme et destins d’Israël, Paris, éditions de l’Eclat, Paris, 2007.

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