Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

23/08/2011

Le « genre » : théorie ou idéologie ?

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 11:40

 Article paru dans La Croix, le 2 août 2011

 La décision du Ministère de l’Education nationale d’introduire un certain nombre des positions relevant de la question du « genre » dans les programmes de sciences de la vie et de la terre, qui se traduit par des innovations dans les nouvelles éditions des manuels scolaires, a suscité, à juste titre, de nombreux commentaires et même un certain émoi, y compris dans ces colonnes (cf. La Croix du 19 juillet 2011). Cependant, avant de savoir si cette introduction est bonne ou mauvaise, il convient de revenir aux thèses des tenants de la question du genre. S’agit-il d’une théorie qui apporte des connaissances nouvelles ou une idéologie qui véhicule, ou plutôt masque, des intérêts particuliers ? Telle est l’interrogation préalable à une justification ou à une dénonciation de l’innovation ministérielle.

 Revenons donc aux thèses soutenues. On croit généralement que la « doctrine » du genre opère une distinction entre, d’une part, la différence biologique mâle/femelle, qui serait considérée comme un fait naturel incontestable et, d’autre part, les caractéristiques (touchants les mœurs, le comportement, le statut) des genres masculin/féminin qui relèveraient de la construction sociale et culturelle. Mais s’il en était ainsi, il n’y aurait vraiment pas lieu de s’émouvoir. On pourrait même dire que cette distinction est un lieu commun : qui pourrait nier que garçons et filles sont élevés dès leur plus jeune âge dans leurs familles, leurs entourages et la société en général en fonction d’une distinction qui leur permette de se reconnaître comme des garçons ou des filles, des hommes ou des femmes ?

D’ailleurs cette position n’appartient pas du tout aux « penseurs » du genre. Au contraire, elle a été établie par la pensée moderne, qui, depuis les Lumières jusqu’à nos jours, a affirmé deux principes corrélatifs : la différence des sexes et l’égalité des genres. Le principe de la différence sexuelle, donc de l’existence d’un sexe féminin qui a une réalité spécifique et qui n’est pas simplement la contrepartie (la matière) du sexe masculin (la forme) a été conjugué avec l’idée de l’égalité de fait et de droit des genres masculin et féminin. C’est sur le principe d’égalité des genres qu’ont reposé les revendications juridiques (droits civils égaux), politiques (droit de vote) et sociales (égalité de salaire) des femmes par rapport aux hommes. Comme chacun le sait ces revendications sont loin d’avoir été toutes satisfaites. Ces revendications supposaient que les femmes existassent dans leur différence d’avec les hommes à l’égard desquels elles revendiquaient, et revendiquent toujours, l’égalité. L’égalité des genres suppose donc la différence des sexes : tel est l’enseignement de la pensée moderne, dans lequel le premier féminisme (approximativement jusqu’au dernier quart du XXème siècle) s’inscrit.

Ce n’est pas du tout cela que revendiquent les tenants de la question du genre. Bien au contraire, ils n’ont de cesse que de mettre à bas la corrélation entre différences des sexes et égalité des genres. Ce sont en effet des « penseurs » postmodernes qui entendent subvertir les acquis de la pensée moderne. Le féminisme postmoderne est très différent, on va le voir, du féminisme moderne. On peut résumer ses positions sous la forme de deux thèses :

1/ Ce n’est pas seulement la différence de genre mais aussi la différence sexuelle qui est socio-culturelle. Judith Butler, grande prêtresse du courant, le dit explicitement : « Le genre n’est pas à la culture ce que le sexe est à la nature ; le genre, c’est aussi l’ensemble des moyens discursifs/culturels par quoi la ‘nature sexuée’ ou un ‘sexe naturel’ est produit et établi dans un domaine prédiscursif » (Trouble dans le genre. Féminisme et subversion de l’identité, La Découverte, p. 69). Autrement dit, le sexe naturel mâle ou femelle est un produit de la culture, laquelle projette illusoirement cette distinction comme une donnée naturelle préalable. Il en résulte que naturellement, il n’y a ni hommes, ni femmes, ni même hermaphrodites, ces distinctions relevant de la culture. N’existerait donc naturellement qu’un être indifférencié sexuellement qui deviendrait homme, femme ou autre chose par la culture, plus précisément, pour employer la phraséologie prétendument foucaldienne de ce courant, « les dispositifs politico-juridico-discursifs », disons pour faire court : le pouvoir. D’où l’affirmation de Monique Wittig, autre grande autorité du féminisme postmoderne : « Il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’ ‘homme’ et de ‘femme’ » (La pensée straight, éditions Amsterdam, p.13).

2/ Avec la question du pouvoir, nous touchons à la seconde thèse fondamentale des tenants de la question du genre : « l’hétérosexualisation du désir nécessite et institue la production d’oppositions binaires et hiérarchiques entre le ‘féminin’ et le ‘masculin’ entendus comme des attributs exprimant le ‘mâle’ et la ‘femelle’ » (J. Butler, Trouble dans le genre, p. 85). C’est pourquoi l’hétérosexualité est dite hétérosexualité obligatoire. Elle serait une injonction tacite du pouvoir social, alors que l’hétérosexualité ne devrait avoir aucun privilège par rapport à l’homosexualité ou à la bisexualité. Mieux, l’homosexualité serait un principe de contestation et même de subversion d’un ordre social contraignant. A l’opposé de cette contrainte sociale, il faudrait que soit reconnu le libre choix de chaque être humain, comme être naturellement indifférencié, à être hétéro, homo, ou bisexuel. D’où la thèse du féminisme postmoderne selon laquelle la femme n’existe pas. Elle est le produit du pouvoir : « La catégorie ‘femme’ – sujet du féminisme – est produite et contenue dans les structures du pouvoir au moyen desquelles l’on s’efforce précisément de s’émanciper » (J. Butler, Trouble dans le genre, p. 62). En cela comme on le voit, le féminisme posmoderne s’oppose au féminisme moderne : c’est un féminisme qui n’a pas besoin des femmes et qui veut même en détruire la catégorie.

Je ferai trois remarques sur ces deux thèses.

1/ S’il est bien vrai que la société produit l’hétérosexualité, elle produit de la même façon l’homosexualité, ou d’autres pratiques sexuelles. Si on appelle obligatoire ce à quoi la société contraint tacitement, on ne voit pas pourquoi une forme de sexualité aurait un statut différent de l’autre, puisqu’elles relèvent toutes de comportements culturels et sociaux. Autrement dit, la sexualité ne dépend pas de nous, elle ne relève pas d’un choix, elle dépend, non certes de la nature, pour les tenants de la pensée postmoderne, mais du pouvoir. Il n’y a donc aucune raison d’attribuer une dimension de révolte ou de dissidence à l’homosexualité contre l’hétérosexualité qui, elle, relèverait de la contrainte sociale.

2/ L’idée qu’il existerait un être naturellement indifférencié – ni homme, ni femme, ni autre chose – qui pourrait se choisir tel ou tel librement, loin de porter en elle-même le principe d’une révolte contre un ordre social et culturel contraignant, me paraît être le produit de l’idéologie néolibérale radicale, laquelle a intérêt à donner aux individus l’illusion que leur existence dépend uniquement de leurs désirs. Selon cette idéologie, nous pouvons nous choisir tel ou tel, nous faire et nous défaire à volonté. Tout serait soumis à la variabilité de notre désir et à sa recherche d’une satisfaction immédiate. Tel est le ressort impensé de ce qu’il faut bien appeler l’idéologie du genre.

3/ Mais ce n’est pas tout, car loin d’être subversive, cette idéologie du genre est parfaitement adaptée à la logique du capitalisme consumériste qui, depuis quelques années s’est attaqué au corps. Le corps est devenu source de profit (celui des enfants récemment) considérable selon des dispositifs de valorisation médiatiques bien connus. Pensons au slogans comme : « Vous le valez bien !» .  Restez toujours jeunes ! Toujours beaux / belles ! Laissez s’exprimer votre désir ! Changez votre corps ! Changez votre visage ! Choisissez votre sexe ! Changez de genre ! Telle est la dernière ruse du capitalisme, qui n’en est pas à son premier coup de maître, de faire passer pour de la subversion ce qui, en réalité, n’est autre qu’une marchandisation du corps, en particulier celui des femmes.

Le Ministère a donc accrédité, honteusement certes, parce que sans les désigner comme tels, des éléments de l’idéologie du genre et, par voie de conséquence, l’extension du capitalisme consumériste au corps.

Pour en savoir plus si les thèses développées ici cf. la revue Cités n°44, 2010, qui porte sur le thème “Genre et sexe”.

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