Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

23/08/2011

La dictature des marchés à l’âge de la servilité de l’Etat

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 11:25

Article paru dans le Figaro le mardi 19 juillet 2011

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment trois agences de notation, donc d’évaluation, privées ont-elles pu acquérir un pouvoir qui leur permette d’intimider les Etats, pas seulement la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Italie, mais toute la zone euro, et même, en dehors de celle-ci, les Etats-Unis, jusqu’à en porter certains à la faillite ? Alors que ces mêmes agences ont noté, il y a quelques années, AAA les subprimes qui ont failli entraîner le monde dans la catastrophe. Plusieurs explications ont été données : le décrochage des monnaies par rapport à l’or dans les années 1970 ; la dérégulation généralisée des marchés financiers dans les années 1980 ; la décision de créer une Banque Centrale européenne qui ne puisse pas prêter de l’argent aux Etats, sous prétexte de protéger les intérêts des peuples contre les aléas de la politique ; l’injonction faite aux Etats d’emprunter aux banques privées ; l’accroissement conidérable de l’endettement des pays pour des raisons structurelles et conjoncturelles. Toutes ces explications politico-économico-financières sont exactes.

Mais la question revient : comment expliquer la conjonction de ces causes objectives ? La raison est sans doute subjective : la  croyance que les lois immanentes du marché sont par elles-mêmes, et surtout sans interventions politiques extérieures, la condition à la fois d’une régulation des échanges qui profite à tous et d’une information véritable sur la puissance ou la faiblesse réelle des économies. La généralisation de la croyance selon laquelle le marché dit la vérité : telle est la raison subjective susceptible de rendre compte de la conjonction des causes objectives, c’est-à-dire des choix économico-financiers.

Deux remarques : 1/ Cette croyance n’est pas du tout intrinsèquement liée au libéralisme. Au contraire, Adam Smith savait parfaitement que l’intervention de l’Etat était indispensable, en particulier pour empêcher la formation de monopole. 2/ Ce n’est donc pas le libéralisme en général, pas même le néolibéralisme, dont les doctrines sont formées au XIXème siècle, mais ce que l’on pourrait appeler le néolibéralisme radical, qui se met en place dans le dernier quart du XXème siècle, qui a formé cette croyance. Nous en connaissons aujourd’hui les conséquences désastreuses.

Le désastre fondamental est la situation de servilité dans laquelle se trouvent les Etats. C’est là l’événement politique le plus important de ce début de XXIème siècle. Pour en prendre la pleine mesure, il faut se souvenir que l’un des aspects politiques les plus importants de l’époque moderne est l’émergence de l’Etat comme entité hégémonique par rapport à tous les autres ordres de la société (religion, économie, finance, etc.). Cet émergence de l’Etat, qui deviendra ensuite Etat-nation, s’est réalisée grâce au concept de souveraineté, conçue comme instance ultime et sans recours de décision. L’Etat souverain, disait le grand juriste Jean Bodin à la fin du XVIème siècle, est sans égal ni supérieur. Cette conception de la souveraineté a prévalu longtemps. On la retrouve chez un autre grand juriste français, Carré de Malberg, dans sa  Contribution à la théorie de l’Etat au début du XXème siècle. Or, que constatons-nous aujourd’hui : que la notion de souveraineté s’est pour ainsi dire complètement vidée de son sens et que nous sommes à l’époque de la servilité des Etats. Ceux-ci, quelle que soit leur puissance, se trouvent assujettis à un système financier et à des agences privées qui sont susceptibles de leur dicter leur loi. De nouvelles féodalités qui sont des puissances financières se considèrent au-dessus de toute loi, quand elles ne sont pas directement criminelles. Tout se passe comme si les dirigeants des Etats avaient oublié ce que politique veut dire et que, se représentant eux-mêmes comme des chefs d’entreprises, nommées Etats, en concurrence les unes avec les autres, ils s’assujettissaient subjectivement à un système qui est en train de les dévorer objectivement.

Le plus terrible dans cette affaire tient à ce que ce sont les peuples qui payent : plans successifs de rigueur, austérité, coupes sombres dans les subventions aux secteurs sociaux, mais aussi dans les investissements touchant l’avenir, ventes des patrimoines nationaux, etc. En retour, la précarisation se généralise, les difficultés pour les jeunes à s’insérer dans la société s’accroissent, les différents pays sombrent dans la tourmente et tendent aux repliements sur eux-mêmes.

Pour sortir de cette situation périlleuse pour l’Europe en particulier, non seulement au niveau économico-financier, mais aussi politique, parce qu’on voit partout la montée des extrémismes et des populismes, il ne s’agit pas de revenir à des recettes anciennes, en se recroquevillant sur l’Etat-nation. Il faut au contraire sortir le politique de la servilité dans laquelle il se trouve et de lui rendre l’hégémonie qu’il n’aurait jamais dû céder. Il n’y a pas d’issue sans une remise au centre de la réflexion et de l’action du projet d’Union véritablement politique de l’Europe. Mais avant, il faut que tout de suite soient prises des mesures en vue non pas simplement de réguler, mais de contrôler et peut-être même d’interdire ces agences de notation qui sont une des composantes de la spéculation financière aujourd’hui et risquent à nouveau de conduire le monde dans de très graves périls.

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