Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

20/03/2011

Qui veut prendre le pouvoir sur le savoir ?

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 11:08

Entretien avec William Bourton, paru dans le quotidien belge Le Soir, le 16 mars 2011.

Q. Lors de votre conférence à l’ULB, vous vous donnerez pour tâche de montrer que le savoir devient aujourd’hui un enjeu central pour le pouvoir. Visiblement, tel n’a pas toujours été le cas… Pourriez-vous nous situer et nous expliquer le contexte de ce moment de bascule ?

On a longtemps pensé que le pouvoir était indifférent au savoir, parce que le savoir n’était accessible qu’à une petite minorité de savants et n’avait guère d’influence sur les choix politiques. L’un des plus grands penseurs politiques modernes Thomas Hobbes disait ainsi que la science est un petit pouvoir, par opposition à l’éloquence qui peut donner l’illusion du savoir au plus grand nombre. Pour cette raison l’éloquence est, disait-il, un grand pouvoir : elle a une grande influence sur l’opinon. Le pouvoir, en effet, s’intéresse à l’opinion parce qu’elle est la reine du monde, c’est elle qui peut accréditer ou discréditer un pouvoir. Cela a toujours été vrai et l’est encore plus dans un régime démocratique où les instituts de sondage passent leur temps à mesurer l’opinion, à en repérrer les infléchissements, parfois jusqu’à l’absurde. Mais le savoir, qui s’en soucie, mis à part ceux qui le font ou ceux qui s’y intéressent ?

En vérité, à l’opposé de ce qui vient d’être dit, le pouvoir n’a jamais été indifférent au savoir au moins pour deux raisons. Le première tient à ce qu’il trouve dans le savoir des ressources pour se justifier. Le pouvoir, à cet égard, instrumentalise le savoir. Mais, il va même au delà, jusqu’à avoir la prétention exorbitante de fournir en quelque sorte la norme du savoir, la norme du vrai. S’insinuer jusqu’à soumettre la vérité à sa loi, c’est une très grande tentation pour le pouvoir. On pourra objecter que c’est la caractéristique d’un pouvoir totalitaire de prétendre ainsi fournir la norme du vrai. Celui que prétendait détenir le régime nazi, avec l’accréditation de la pseudo-vérité de la supériorité raciale des Ariens, ou le régime soviétique en prétendant accréditer au nom du matérialisme de pseudo-savoirs comme des connaissances scientifiques. C’est exact. Mais il ne faut pas croire que les régimes démocratiques sont totalement immunisés contre ce genre de tentation. Il ne s’agit évidemment pas pour eux d’imposer un dogme ou d’instituer comme vrai ce qui ne l’est pas et qui serait immédiaement contesté. Le pouvoir en régime démocratique est beaucoup plus subtil. Le mode par lequel il peut avoir la tentation d’exercer son empire sur le savoir est plus doux, moins visible, et pour ainsi dire insensible et délicat. Quand il cède à la tentation, ses effets sont catastrophiques.

Soyons concret : nous vivons dans ce que l’on appelle une « société de connaissance » extrêmement complexe où le savoir tient une place majeure, depuis le savoir technique élémentaire (savoir se servir d’un téléphone portable ou d’un ordinateur) jusqu’au savoir scientifique le plus spécialisé. Cette société est aussi une société de l’information, où le pouvoir est largement lié à la détention de l’information. Percer le secret de l’information, obtenir des informations qui devaient restées cachées –on se souvient de la récente affaire Wikileaks – c’est d’une certaine manière se mettre en position d’ébranler un pouvoir. Certains penseurs ont vu depuis un bon moment l’importance du savoir pour le pouvoir. Je pense en particulier à Jean-François Lyotard, auquel la revue Cités (PUF) consacre son dernier numéro, le 45ème, qui écrivait dans son ouvrage La condition postmoderne, en 1979, « Sous sa forme de marchandise informationnelle indispensable à la puissance productive, le savoir est déjà et sera un enjeu majeur, peut-être le plus important dans la compétition mondiale pour le pouvoir. Comme les Etats-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l’exploitation des matières premières et des mains-d’œuvre bon marché, il est pensable qu’ils se battent à l’avenir pour maîtriser des informations. Ainsi se trouve ouvert un nouveau champ pour les stratégies industrielles et commerciales et pour les stratégies militaires et politiques ».

Dans la société dite « de connaissance », le savoir est une question centrale pour le pouvoir. Le pouvoir sur le savoir devient une question de gouvernement : « Qui décide ce qu’est savoir, et qui sait ce qu’il convient de décider ? »

 

Q. Voulez-vous dire que le caractère décisif du pouvoir sur le savoir est ce qui caractérise la « postmodernité » ?

Le terme de postmodernité m’importe peu. Il a été utilisé, dans les deux dernières décennies, à tort et à travers. On ne sait plus vraiment ce qu’il signifie. Ce qui m’intéresse en revanche au premier plan ce sont les modalités par lesquelles aujourd’hui le pouvoir prétend étendre son empire sur le savoir. Or, ces modalités consistent en un système de valeurs, ou plus exactement de non-valeurs, qui ont été progressivement étendues à la société tout entière et attaquent maintenant le savoir. Il ne s’agit plus de l’idéologie du progrès ou de l’émancipation qui avait prévalu à l’époque des Lumières, mais d’une idéologie qui s’articule autour de notions comme la productivité, la performance ou l’efficacité. La question qui se pose est donc : comment ces non-valeurs ont-elles pu être promues au rang de valeurs cardinales, susceptibles de mesurer toutes les autres dans la société, les arts et, maintenant le savoir ? Comment se fait-il que le calcul de la performance, de la productivité, de l’efficacité ait étendu son empire, très au-delà du monde de l’entreprise jusqu’à fournir un nouveau paradigme général ?

 

Q. Dans ce contexte, la question du savoir devient une affaire de pouvoir, une affaire de gouvernement, lequel tente d’orienter la recherche par exemple, à des fins utilitaristes. Cette problématique touche particulièrement le monde de l’université, prié de coller de plus près aux réalités. Que pensez-vous de cette évolution ?

Elle est désastreuse. Le nouveau paradigme de la performance s’est étendu à l’ensemble de la société (l’hôpital, la justice, l’école, etc.) et depuis quelques années au monde de la recherche et de l’univesité à travers le système et l’idéologie de l’évaluation. Celle-ci est un mode par lequel un pouvoir (politique ou administratif, général ou local) exerce son empire sur les savoirs ou les savoirs-faire qui président aux différentes activités en prétendant fournir la norme du vrai. L’évaluation se pose en effet elle-même comme un sur-savoir, un savoir sur le savoir, une sur-compétence, une compétence sur la compétence, une sur-expertise, une expertise sur l’expertise. Les experts évaluateurs sont donc posés par le pouvoir, qu’ils le reconnaissent ou non, comme plus savants que les savants, plus experts que les experts et cela en vertu d’un acte arbitraire de nomination. Le pouvoir a trouvé avec l’évaluation un instrument pour s’assurer une domination universelle sur tous les secteurs d’activité, sur tous les ordres de la société, en particulier les institutions de production et de transmission du savoir. L’idéologie de l’évaluation est l’une des grandes impostures de notre époque parce qu’elle prétend à une objectivité fondée sur la calcul, la quantification, le chiffrage. Les chercheurs, les universitaires, les savants ne sont plus jugés pour leurs découvertes, leurs inventions ou leurs innovations, mais sur leur productivité : nombre d’articles, de rapports, d’interventions diverses, nombre de citations, catégories des supports de publications, etc. L’imposture consiste à faire passer un système de (non-)valeurs (performance, efficacité, productivité) pour le seul système objectif de valeurs par l’intermédiaire d’une quantification dérisoire.

Actuellement en France, ce que l’on appelle la RGPP (révision générale des politiques publiques) censée rationaliser les secteurs de la fonction publique et même contrôler l’usage des financements est une machine à détruire le secteur publique, tout simplement parce que les procédures de l’évaluation détruisent l’objet qui est évalué. Ni un hôpital, ni la justice, ni l’enseignement, ni la recherche ne peuvent avoir comme lois ces non-valeurs que sont la productivité ou la performance. Celles-ci relèvent de prétentions dont la traduction dans le réel est la paralysie, le gaspillage, l’inadaptation et l’arbitraire.

 

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