Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

20/03/2011

Le vertige du pouvoir

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 11:11

Article paru dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien, le 17 mars 2011

Le vertige du pouvoir

Comment se fait-il que les politiques, j’entends les hommes et les femmes qui ont des responsabilités publiques, particulièrement gouvernementales, mais non exclusivement, pensent et agissent souvent comme s’ils n’étaient pas soumis à la morale et au droit communs? Comment se fait-il qu’ils dérogent fréquemment aux règles et aux prescriptions qu’ils sont chargés de faire respecter par les citoyens ordinaires, de sorte qu’ils semblent parfois perdre non seulement le sens moral, mais aussi le sens politique ? Comment se fait-il que cela soit si fréquent dans la démocratie française ? Il n’est qu’à regarder ce qui se passe tous les jours : compromissions personnelles, abus de l’argent public, conflits d’intérêt – ce qui est un euphémisme pour dire ou plutôt ne pas dire corruption – incapacité à assumer ses actes, etc. Il semble que le principe qui régisse la vie politique soit : ni responsable, ni coupable.

On dit souvent que le régime républicain en France a gardé quelque chose des anciennes pratiques du pouvoir monarchique. Ce n’est pas faux, mais, à s’en tenir à ce genre d’explication, on risque de manquer l’essentiel : comment se fait-il que ces pratiques perdurent dans un Etat démocratique ? Je ne parle pas ici de cette part obscure du pouvoir qui a pour nom “raison d’Etat” et qui désigne certains actes extraordinaires du pouvoir dérogeant au droit commun, que l’on nommait au XVIIème siècle Arcana imperii, secrets du pouvoir. Cette part obscure, quoi qu’on en dise, existe encore en régime démocratique. Il y a toujours une face irréductiblement obscure du pouvoir. Tout ce que l’on peut espérer dans un régime démocratique, c’est que la raison d’Etat ne soit pas une déraison inavouable et qu’il soit possible a posterori de rendre public ce qui ne pouvait pas l’être au moment de l’action et de demander des comptes.

Ce dont je parle est la pratique ordinaire du pouvoir : ceux qui occupent provisoirement le pouvoir oublient vite les raisons pour lesquelles ils ont été élus ou nommés. Il y a comme un vertige du pouvoir et de la gloire qui leur donne le sentiment qu’ils ne sont pas soumis aux lois qui régissent le commun des citoyens. Le vertige du pouvoir transforme la vision des choses, il fait basculer dans un monde qui n’est plus le monde ordinaire, où l’impossible devient possible, où l’extraodinaire devient ordinaire. Ce fait est renforcé par la constitution durant les dernières décennies de ce que j’appellerai “une caste de pouvoir” qui se maintient pour l’essentiel à travers les changements de gouvernement et même les basculements de la majorité de droite à gauche ou inversement. Cette caste est composée de politiques, de financiers, de journalistes et d’intellectuels-courtisans qui constituent une veritable oligarchie sans aucune légitimité mais qui fait la pluie et le beau temps aux plans politique, économie et intellectuel.

La démocratie est dans son principe la souveraineté du peuple. Dans les grands Etats, cette souveraineté est liée au vote et à la représentation. C’est dans le rapport du peuple aux représentants que réside la légitimité. Or tout se passe comme si une autre relation venait parasiter celle-ci, une relation transversale entre membres de la caste de pouvoir qui se reproduisent selon une tout autre logique que démocratique. Cette caste forme une nouvelle nomenklatura démocratique où l’empire des médias joue un rôle déterminant. Ceux-ci constituent en effet à la fois un espace commun de rencontres, de relations, d’intérêts et d’affaires et un instrument très efficace de reconnaissance et de mise en scène de la caste de pouvoir. Tout se passe donc comme si la société était divisée en deux scènes : la scène ordinaire de la vie commune avec ses lois touchant la vie économique, sociale, civique, et une autre scène celle de la caste de pouvoir qui existe sur un tout autre mode et selon d’autres lois qu’aucun parlement n’a jamais votées.

La République est aux mains de cette caste qui se pense comme une nouvelle aristocratie, de pacotille sans doute. On comprend pourquoi, l’univers de Stendhal semble, par bien des côtés, si proche du nôtre. Alors qu’il y a en France tant de talents dans tous les domaines, il semble que la politique ne leur laisse plus de place. Le terrain est occupé par d’autres : il a été largement déserté à la fois par l’éthique de la conviction et par celle de la responsabilité.

 

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