Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

07/03/2011

Considérations sur les révolutions arabes

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 23:39

Ce texte sera publié dans le numéro 45 de Cités, fin mars 2011

Parlons vrai ! Le désastre de la politique française dans ses réactions aux révolutions en Tunisie, en Egypte et en Libye, ainsi que d’une manière générale face aux événements du Proche-Orient, dont le dernier épisode diplomatique est l’indécente arrogance et l’humiliante rétractation du nouvel ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, atteste à quel point le gouvernement de Nicolas Sarkozy vit dans l’ignorance des peuples et des enjeux de pouvoirs de l’autre côté de la Méditerranée. La défunte Union pour la Méditerranée, dont l’actuel Président de la République se glorifiait, il y a encore quelques mois, révèle par là même sa véritable nature : cette Union était paternaliste, quasi-néocoloniale. Comment pourrait-on qualifier autrement un projet mettant en relation des dirigeants de pays développés et démocratiques, d’un côté, et les autocrates gouvernant des pays gangrenés par la corruption publique, de l’autre? Voilà sur quoi on prétendait fonder un nouvel ordre méditerranéen. Ce n’est pas le plus petit échec du pouvoir actuel.

Au-delà de ces affaires françaises détestables et navrantes, il convient de revenir sur certains aspects peu ou pas analysés des implications des révolutions dans le monde arabe. Il importe avant d’aller plus loin de rappeler que l’issue de ces événements n’est pas du tout jouée. L’incertitude et l’inquiétude sont grandes quant au type de régime qui va se mettre en place en Tunisie, en Egypte, et ailleurs. Il n’est pas facile d’établir des institutions démocratiques en quelques mois dans des pays où une bonne partie du pouvoir et l’administration sont toujours aux mains de serviteurs des anciens régimes, où la structure sociale n’est pas égalitaire et où la puissance organisationnelle des islamistes est forte.

1/ Ces révolutions n’ont été possibles que parce qu’une large couche de la population de ces pays est instruite, éclairée et informée de ce qui se passe dans le monde. Il ne peut pas y avoir de révolution chez des peuples affamés, ignorants ou esclaves. Pour que l’aspiration à la liberté s’affirme avec autant de vigueur que ces derniers temps, il faut que la liberté et la démocratie puissent être considérées non seulement comme possibles, mais aussi réalisables dans le présent. Il faut donc que ces peuples aient fait la critique du fatalisme lié à la croyance d’une puissance irrésistible de la culture et de la tradition. Or c’est exactement cela qui a lieu dans ce printemps politique arabe.

2/ En effet, on a remarqué souvent ces dernières semaines que les différents mouvements se faisaient, quel que soit le contexte, au nom d’une revendication identique : la liberté et la démocratie. On a ainsi parlé, à juste titre, à mon sens, et sans préjuger de la suite des événements, de révolutions « post-islamistes ». S’est donc exprimé dans le monde arabe ce qu’on pourrait appeler un désir autochtone de liberté et de démocratie. Ce fait est d’une importance considérable. S’il est impossible d’importer la démocratie par la guerre et le feu, il faut reconnaître que le goût de la liberté et le désir de démocratie ne sont pas des propriétés des sociétés occidentales. Il y a une aspiration des individus et des peuples à la liberté partout dans le monde. Il faut simplement que les circonstances rendent possible leur expression collective. Ce qui est actuellement le cas dans une partie du monde arabe, celui qu’on pensait pourtant le moins susceptible d’entreprendre un tel bouleversement.

3/ Or ce désir autochtone de liberté et de démocratie apporte un démenti radical à deux conceptions antagonistes, qui ont prévalu dans les pays occidentaux, aussi bien en Europe qu’en Amérique, sur le rapport des cultures. D’une part, l’idée que l’aspect le plus déterminant des cultures depuis la fin de la guerre froide était constitué par la présence d’identités hostiles les unes aux autres, une guerre des valeurs au niveau mondial en quelques sorte, c’est bien entendu la thèse de Samuel Huntington, dans son Choc des civilisations. D’autre part, le multiculturalisme qui pose que les cultures sont irréductibles les unes aux autres et tendent à se perpétuer sans changement, de sorte que les régimes démocratiques devraient apprendre à les accepter telles quelles, quel que soit leur contenu.

En fait ces deux conceptions antagonistes reposent sur le même présupposé : que les différents peuples véhiculent des cultures comportant des valeurs irréductibles les unes aux autres. Ainsi, l’individualisme, le goût de la liberté et de la démocratie seraient des caractéristiques des pays occidentaux, élevés dans la tradition judéo-chrétienne, tandis que la conception hiérarchique de la société, la soumission aux dogmes religieux et à des rites contraignants, seraient le lot inexorable d’autres cultures, orientales en particulier.

Les révolutions autochtones pour la liberté et la démocratie infligent un démenti cinglant à ces visions du monde. On comprend pourquoi, non seulement les politiques n’ont rien compris, mais les intellectuels aussi n’y comprennent plus rien non plus et se taisent. Silence d’or ! Ils sont tous pris de cours. Ils ne disposent pas des moyens conceptuels pour comprendre ce qui se passe. Ces révolutions attestent que liberté et démocratie ne sont pas des valeurs uniquement occidentales, qu’elles sont partagées par d’autres cultures, parce que les hommes aspirent par leur nature à la liberté individuelle et publique, même si comme le dit Rousseau ils sont souvent « dans les fers ».

 

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