Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

09/02/2011

Politiques en panne d’idées

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 10:02

 

Sur le plan politique, nous vivons une époque de grand déficit idéologique tant à gauche qu’à droite de l’échiquier politique.

 

A gauche, depuis l’effondrement du marxisme, moins dans sa capacité heuristique à rendre compte des crises du capitalisme et, en particulier, celle du capitalisme financier, que dans son aptitude à fournir des solutions économiques ou sociales crédibles, le désarroi intellectuel est considérable. Les conceptions les plus contradictoires et les plus fragiles sont données comme des projets : depuis la reprise des formules magiques de l’anti-capitalisme, jusqu’au rêve de l’égalité réelle en contexte capitaliste, ce qui revient à imaginer un capitalisme utopique, sans inégalités, sans exploitation, sans domination.

 

A droite, même vide abyssal. Le (néo)libéralisme ne peut plus être donné comme la solution à tous les maux. Le mythe de la main invisible a fait long feu. Le (néo)libéralisme ne s’autorégule pas sans l’intervention de l’Etat, les premiers théoriciens libéraux (D. Hume, A. Smith) l’avaient pourtant souligné. Ils avaient montré que l’Etat est nécessaire ne fût-ce que pour rétablir la concurrence et empêcher la formation de monopoles. Mais, il faut aller plus loin, la recherche exclusive du profit ne peut se faire que par l’accroissement des inégalités, l’exploitation des territoires et du travail, le déclassement social et l’exclusion quand l’accumulation du capital se fait, comme aujourd’hui, contre le travail. Le slogan de Nicolas Sarkozy en 2007 « travailler plus pour gagner plus ! » apparaît bien dérisoire en ce début 2011, et le sera plus encore en 2012.


Mais la politique, comme la nature, a horreur du vide. C’est pourquoi le déficit idéologique est compensé par un bricolage intellectuel réalisé par détournement de concepts philosophiques, historiques, économiques ou autres. Loin que ces concepts soient utilisés selon la logique qui leur est propre, ce qui serait parfaitement légitime, ils sont instrumentalisés hors du contexte où ils prennent sens pour devenir des formules incantatoires, des slogans de propagande, quand ce n’est pas des signes d’identification et de reconnaissance. Leur usage dure alors plus ou moins longtemps : une campagne électorale, un débat public, une simple polémique parfois. Le résultat le plus direct est un discrédit de ces concepts qui deviennent alors inutilisables dans leur domaine d’origine lui-même.

Prenons quelques exemples. On se souvient de la « démocratie participative » devenue le signe de reconnaissance des partisans de Ségolène Royal en 2007. La notion, qui avait été formée pour tenter de trouver des remèdes locaux aux insuffisances de la démocratie représentative, a été transformée en une panacée universelle pour résoudre les problèmes de la France. Plus récemment, ce fut au tour de la notion de « Care » d’être détournée de son contexte socio-médical, pour être promue, si l’on peut dire, par Martine Aubry au rang de nouvelle conception socialiste de la société. Il s’agissait, à l ‘origine, d’ouvrir un cadre théorique pour penser la fragilité, le handicap, la dépendance autrement que comme des altérations de l’autonomie. L’idée était donc de faire place à une considération de la personne qui ne se fonde pas seulement sur des droits formels, mais sur le souci de son être concret, de ses limites, voire de ses souffrances. La captation politicienne de ce concept en a totalement dénaturé le sens.

La droite, bien que plus pragmatique et moins idéologique, a pourtant également besoin de signes de ralliement ou simplement de montrer qu’elle a des idées en temps de pénurie. On se souvient de l’inénarrable « politique de civilisation » concoctée par l’auteur des discours de Nicolas Sarkozy. « Voilà une idée qu’elle est bonne ! » a dû se dire ce dernier. Sans se rendre compte qu’il s’agissait d’un détournement intellectuel. Cependant, faute de s’intéresser à la vie intellectuelle et au monde de la culture, qu’elle méprise, la droite recycle souvent des recettes usagées. Ainsi, Jean-François Copé, à peine installé dans son nouveau fauteuil à la tête de l’UMP, ressort le débat sur « l’identité nationale » que la droite n’a pas inventé, mais qu’elle a instrumentalisé à ses propres fins. La notion d’identité nationale est parfaitement légitime dans le contexte d’une réflexion philosophique ou historique où elle est définie. N’oublions pas que F. Braudel a écrit un livre important sur l’identité de la France. Ce n’est que l’usage politicien qui transforme le concept en slogan de propagande qu’il faut récuser.

L’extrême droite elle-même a vu l’avantage qu’elle pourrait tirer du détournement des concepts dans le cadre de sa banalisation politique. C’est la notion de laïcité qui est en train d’en faire les frais. La laïcité qui permettait traditionnellement de penser la coexistence des religions et des cultures est détournée par Marine Le Pen pour devenir le drapeau d’une extrême droite qui a été historiquement le courant le plus hostile à la laïcité. De principe de coexistence pacifique, la laïcité devient un slogan de discrimination et d’exclusion.

Le bricolage idéologique qui traverse presque tous les partis n’est jamais neutre, il change le sens des mots et la portée des concepts. Au-delà du discrédit qu’il inflige à ces idées anciennes ou nouvelles, il peut avoir des conséquences graves sur les plans politiques et culturels. Dans le cas du détournement du principe de laïcité par exemple, on peut dire que l’exploitation qu’en fait l’extrême droite entraîne ce principe vers le discrédit où voudraient le confiner ceux qui le rejettent aujourd’hui : les partisans du multiculturalisme et du communautarisme en Europe ou en Amérique. Les commautaristes n’attendaient que cela : que la laïcité apparaisse dans un discours d’exclusion. Il ne faut jamais perdre de vue le fait que la laïcité française est très minoritaire dans le monde et qu’elle est décriée par tous les partisans du communautarisme parce qu’ils y voient, non la condition d’une liberté de culte et d’une coexistence des croyances (et de la non croyance), mais au contraire un obstacle à la liberté religieuse et une contrainte exercée sur les groupes minoritaires. Le discours de Marine le Pen est pour eux une véritable aubaine, parce qu’il est précisément fatal pour la laïcité. On voit donc l’importance de dénoncer cette instrumentalisation irresponsable de la laïcité républicaine et les conséquences désastreuses qu’elle peut avoir.

Le bricolage idéologique est également le symptôme d’autre chose : l’incapacité majeure de l’ensemble des partis politiques, actuellement déchirés par des conflits d’ego surdimentionnés aux ambitions vides, pour l’échéance de 2012 ou déjà pour celle de 2017, de définir un chemin qui doit être celui du pays à l’interne comme à l’externe à moyen et plus long terme.

Mais dira-t-on, de nombreuses réformes ont été faites depuis 2007 qui attestent une vision du pays et de son avenir. En vérité, il n’en est rien. Ces prétendues réformes n’ont été que des façons diverses de tyranniser les institutions, les secteurs d’activité et le pays tout entier. Elles ont consisté pour l’essentiel à détruire des pans entiers du secteur public ; à privatiser à outrance des organes et des fonctions de l’Etat ; à paupériser l’éducation nationale ; à installer, sous le beau nom d’autonomie, une bureaucratisation généralisée des universités et de la recherche et à tenter de mettre au pas les universitaires par un dispositif d’évaluation-contrôle stérilisant ; à remettre en cause une bonne part des missions de l’hôpital ; à chercher à instaurer une justice sous tutelle. Il n’y a là aucune ambition pour le pays. Il n’y a que la mise en pratique d’une conception managériale de la société tout entière qui atteste que les gouvernant actuels, aveuglés par leurs ambitions personnelles et leurs rivalités, parfois même simplement par leur ignorance, ne savent pas ou ne savent plus ce que « politique » veut dire. Le détournement intellectuel et la recherche d’effets d’annonce et d’effets de communication se sont substitués à toute réflexion en profondeur sur les besoins du pays, sur la recherche des solutions aux injustices les plus dramatiques, sur la place de la France en Europe et dans le monde.

On se prend par moments à rêver qu’un dirigeant politique, au moins un, s’oblige lui-même à une traversée du désert pour prendre le temps de s’élever à l’idée du politique et forger une ambition non seulement pour sa propre gloire, mais pour le pays.

Faute de véritable ambition nationale, faute même de projets fondés sur des raisons, on instrumentalise sans vergogne des concepts selon le besoin du moment et sans souci des conséquences. Nouvelles figures de l’inconsistance des politiciens, voire, dans certains cas, de leur irresponsabilité.

(Article paru dans Le Monde, dimanche 30-Lundi 31 janvier 2011)

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