Yves Charles ZARKA / Le risque de la vérité

22/12/2010

UN FEMINISME SANS FEMME

Filed under: Articles — Yves-Charles ZARKA @ 14:47

Editorial de la revue Cités n° 45 (PUF)

à paraître en librairie en janvier 2011

Yves Charles Zarka

« Il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’ ‘homme’ et de ‘femme’ » Monique Wittig (La pensée straight, éditions Amsterdam, 2007, p.13).

« Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe non l’inverse » (ibid., p. 36).

« L’hétérosexualité est le règne politique sous lequel nous vivons, fondé sur l’esclavagisme des femmes » (ibid., p. 13).

« En conséquence, le genre n’est pas à la culture ce que le sexe est à la nature ; le genre, c’est aussi l’ensemble des moyens discursifs/culturels par quoi la ‘nature sexuée’ ou un ‘sexe naturel’ est produit et établi dans un domaine prédiscursif » (Judith Butler, Trouble dans le genre. Féminisme et subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2005, p. 69).

Telle est la manière dont la pensée postmoderne remet en cause la pensée moderne ! Celle-ci avait affirmé l’existence d’un sexe et d’un genre féminin, d’une sexualité féminine aussi, contre leur négation traditionnelle. A la croyance ancienne de l’existence d’un seul sexe, le masculin (la forme), dont le féminin n’était que la contrepartie (la matière), la pensée moderne a opposé la dualité, donc à la fois la différence des sexes et l’égalité des genres. C’est sur ce fondement que se sont établis les revendications d’émancipation des femmes, la lutte contre l’oppression et le confinement social domestique, l’extension du droit de vote, la reconnaissance des femmes comme sujet de plein droit pour les actes civils, l’abolition de la figure du pater familias, l’affirmation du droit des femmes sur leur propre corps, le droit à l’avortement, etc. Les modifications les plus fondamentales dans l’existence et la représentation sociales des femmes ont été réalisées – et doivent continuer à l’être, car la situation n’est nullement idyllique ici, et l’est encore moins ailleurs – par le féminisme (pris au sens large) qui présupposait l’existence, l’autonomie et la représentation des femmes. Il fallait que la femme existât pour revendiquer des droits.

Les temps ont changé. Aux temps postmodernes, les termes du problème se sont complètement modifiés. Voici, en effet, que pour renouveler le féminisme, l’existence d’un genre et même d’un sexe féminins est niée autrement que sous le mode d’une production culturelle contraignante. L’économie de la différence des genres et des sexes serait ainsi le produit de dispositifs politico-juridico-discursifs chargés d’établir et de maintenir le régime sexuel d’une « hétérosexualité obligatoire », postulée – sans qu’on sache très bien pourquoi – comme indissociablement liée à la domination masculine. Judith Butler ne semble pas dire autre chose lorsqu’elle affirme que « l’hétérosexualisation du désir nécessite et institue la production d’oppositions binaires et hiérarchiques entre le ’féminin’ et le ‘masculin’ entendus comme des attributs exprimant le ‘mâle’ et la ‘femelle’ »[1]. Dès lors toute forme de présupposition d’un sujet féminin apparaît, non comme la condition d’une pensée de la liberté et de la dignité des femmes, mais au contraire comme l’instrument politico-métaphysique d’une reproduction de la domination masculine et donc de l’oppression des femmes : « La catégorie ‘femme’ – sujet du féminisme – est produite et contenue dans les structures du pouvoir au moyen desquelles l’on s’efforce précisément de s’émanciper »[2].

Le féminisme doit donc pour Butler, comme pour Monique Wittig d’ailleurs, être repensé entièrement : il doit passer par une critique radicale de la catégorie de « femme » substantialisée et naturalisée. Cette critique relève, selon J. Butler, d’une généalogie féministe de la catégorie de « femme » qui est ainsi une remise en cause de l’idée d’un sujet de droit du féminisme. Cette généalogie se donne comme tenant à la fois de Nietzsche (La généalogie de la morale) et de Foucault (plutôt le premier volume de son histoire de la sexualité, La volonté de savoir). C’est la conception foucaldienne d’un sujet assujetti, formé ou produit par le pouvoir, et non présupposé par lui et l’instituant, qui est censée servir de fil conducteur à la généalogie de la catégorie de « femme ». Il y a un caractère particulier de la production juridico-politique du sujet : elle est masquée. Le sujet produit ne se pense pas comme tel, il se pense comme préalable, parce que la norme qui le constitue le pose en même temps comme fondement préalable et naturel. Démasquer ce jeu du réel et du fictif, le mode par lequel la fiction devient réalité, est au cœur de la pensée postmoderne du féminisme : « En fait s’interroger sur les femmes comme sujet du féminisme fait surgir la possibilité qu’il n’y ait pas de sujet qui précède la ‘loi’ dans l’attente de se faire représenter dans ou par la loi. Peut-être le sujet tout comme l’évocation d’un ‘avant’ est-il érigé par la loi en fondement fictif de sa propre visée de légitimité »[3]. Cette déconstruction du sujet « femme » ou « femmes » va très loin : elle ne déréalise pas seulement le genre mais aussi le sexe. Le sexe serait tout aussi culturel que le genre : « Le genre désigne précisément l’appareil de production et d’institution des sexes eux-mêmes »[4]. Cela est à entendre au sens où le genre comme le sexe sont l’effet de dispositifs de pouvoir qui se déploient sur le mode de moyens discursifs et culturels par lesquels la « nature sexuée » ou « le sexe naturel » est à la fois produit et en même temps projeté comme préalable à sa propre production, c’est-à-dire naturalisé. Autrement dit, le masculin, le féminin, ainsi que toutes les compositions variables de l’un et de l’autre ne sont que des accidents et aucunement des substances durables.

On voit donc comment le féminisme postmoderne a fait de la femme, comme de l’homme, mais aussi de l’hermaphrodite, et d’ailleurs de tout autre possible, un accident. Mais un accident de quoi ? Sans doute d’un sujet qui n’est lui-même ni femme, ni homme, ni autre chose, mais qui peut devenir de tel ou tel sexe selon les contextes de pouvoir et de discours. La critique du sujet substantialisé n’est donc pas la fin de tout sujet. Il faut bien en effet qu’il y ait, au moins sur le mode indifférencié, un préalable, une matière sur laquelle le pouvoir inscrit la figure du sujet. Peut-être ne s’agit-il donc pas d’un sujet, mais d’un être indifférencié, disons un corps sur lequel les différences produites culturellement, en particulier les distinctions sexuelles, s’inscrivent. Ces distinctions ne peuvent plus se limiter à une seule différence (féminin/ masculin) mais sont multiples, réversibles, interchangeables, muables et mutables, sans exclusion. Il y aurait donc un corps indifférencié qui n’est ni un homme, ni une femme, ni même un hermaphrodite, un être anonyme et asexué en attente du sexe que lui déterminent les dispositifs de pouvoir-discours. N’y a-t-il pas là substitution d’un déterminisme culturel au déterminisme naturel ? Surtout pas répondrait la pensée postmoderne qui se veut aussi subversive ! Le pouvoir fait certes le sujet sexué, mais il faut le subvertir pour cette raison afin d’ouvrir des possibilités nouvelles. C’est pour cette raison qu’il faut subvertir la norme de l’hétérosexualité obligatoire. La libération devient donc ici la capacité pour un être indifférencié de se choisir lui-même tel ou tel, de tel genre ou de tel sexe, non une fois pour toutes, mais à sa convenance du moment.

Tel est le lieu où nous conduit la pensée postmoderne : l’idée d’un être bio-subjectif qui ne connaît d’autre norme que la variabilité de son désir, qui dispose à son gré de son corps et qui, pour accomplir cette variabilité de soi, entend subvertir le pouvoir censé y faire obstacle. Mais y a-t-il véritablement subversion ? Y a-t-il dans cet être bio-subjectif indifférencié le moindre support d’un esprit de révolte ou de résistance ? L’être indifférencié et anonyme qui se choisit tel ou tel, qui se fait et se défait à son gré, n’est-il pas plutôt l’être le mieux adapté au régime de pensée lié au capitalisme consumériste qui s’est désormais, et depuis quelques décennies déjà, attaqué au corps ? Le corps n’est-il pas précisément devenu le lieu de déploiement de dispositifs de pouvoir et de production qui supposent la variabilité du désir, le changement, en somme la tyrannie du désir qui recherche une satisfaction immédiate ? Les biotechnologies ne servent-elles pas elles-mêmes souvent d’instrument à l’expansion de cette marchandisation des corps, dont le sexe est une dimension centrale ? Le capitalisme a fait du corps un champ de production et d’échange. L’être bio-subjectif indifférencié est le support le plus adapté à ses nouveaux slogans : restez toujours jeunes, toujours belles/beaux, laissez s’exprimer votre désir, changez votre corps, changez votre visage, choisissez votre sexe, changez de genre, etc.

L’être bio-subjectif indifférencié, présenté comme le support d’une subversion de la norme hétérosexuelle et de la domination masculine, pourrait bien être lui-même le produit d’une ruse du capitalisme, qui n’en est pas à son premier coup de maître, celle qui sous-tend la marchandisation des corps et en particulier du corps des femmes.

(décembre 2010)


[1]. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La découverte, 2005, p. 85).

[2]Ibid., p. 62.

[3]Ibid.

[4]Ibid., p. 69.

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